| 08 avr 2012 |
Deuxième partie: 1813. Montréal de nouveau menacéeAprès leurs cuisants revers de 18121, les troupes américaines connurent, en 1813, quelques succès. Ils remportèrent des victoires à Détroit et dans la péninsule du Niagara. Ils purent également saccager York (Toronto), repousser le gouverneur Prevost à Sacket’s Harbor2, sur le lac Ontario et vaincre les forces navales britanniques à Put-in- Bay, sur le lac Érié. Ils subirent aussi d’humiliantes défaites.
À Washington, le secrétaire de la guerre fut remplacé par John Armstrong. Militaire de carrière, celui-ci plaça immédiatement la prise de Montréal au premier plan de ses objectifs. Durant l’été de 1813, pendant que la marine américaine tentait de freiner la contrebande au lac Champlain, Armstrong confia la conquête de Montréal au majorgénéral James Wilkinson. Celui-ci mit au point une stratégie inspirée de la campagne de Jeffrey Amherst, en 1760 : Montréal serait encerclée par deux armées venues parallèlement par le Richelieu et le fleuve Saint-Laurent. Au cours de l’été, le général Wade Hampton entraîna une armée de 4 000 soldats, à Burlington et Wilkinson fit de même avec 8 000 hommes, à Sacket’s Harbor. D’énormes différences distinguaient toutefois cette campagne de celle d’Amherst : Hampton et Wilkinson se détestaient, leurs armées étaient indisciplinées et les forces canadobritanniques, solidement retranchées à Kingston, harcèlaient l’arrière des troupes de Wilkinston3. Prevost revint établir son quartier général à Montréal et de Salaberry organisa de nouveau la défense4.
Le 20 septembre, après avoir investi le petit village d’Odellton, Hampton décida plutôt d’aller longer la rivière Châteauguay jusqu’au lac Saint-Louis, mais avant de se mettre en route, il poursuivit l’entraînement de son armée durant un autre mois. Le 26 octobre, à la hauteur de Howick, les Américains se butaient aux défenses de Salaberry. Après un engagement d’environ cinq heures, Hampton faisait sonner la retraite et ramenait ses troupes à Plattsburgh. Le 11 novembre suivant, l’armée de Wilkinson était à son tour mise en déroute au cours d’une bataille sur la ferme d’un certain John Crysler, à une vingtaine de kilomètres en amont de Cornwall5. Montréal était de nouveau sauvée. Cette fois, pour de bon.
Le journal d’un officier montréalais Les amateurs de l’histoire désireux de fureter dans les recoins de cette guerre que les documents officiels n’ont pas retenus, se délecteront dans le journal qu’en a tenu un capitaine du célèbre régiment des Voltigeurs canadiens. Jacques Viger, qui devait prendre place dans l’histoire comme premier maire de Montréal, avait 25 ans à la déclaration de la guerre. Bourgeois montréalais sans profession définie, possesseur d’un fief dans la seigneurie de Boucherville, il avait épousé, en 1808, Marguerite de La Corne, veuve d’un major de l’armée britannique et compagnon d’armes de Charles-Michel de Salaberry.
Déjà lieutenant dans la milice de Montréal, Viger fit sans doute intervenir son épouse auprès de Salaberry pour être intégré aux Voltigeurs6. D’abord cantonné dans la région de Laprairie, où de Salaberry avait établi son quartier général, il fut envoyé à Kingston, au printemps de 1813. Il y servit, avec son bataillon, jusqu’à la fin du conflit. Il a notamment pris part à la malheureuse attaque de Sacket’s Harbor, le 29 mai 1813.
Dans Ma Saberdache, Viger a réuni 34 lettres échangées avec son épouse (dont 12 de celle-ci), entre le 30 juillet 1812 et le 24 août 18137. Il y décrit ses déplacements, des événements de la vie de camp, des observations sur son entourage, les péripéties, jusque dans les menus détails, des engagements militaires auxquels il prend part. (Son récit du raid sur Sacket’s Harbor s’étend sur 18 pages.) On y trouve aussi des détails de la vie domestique du couple, l’expression de leur attachement mutuel et, de la part de Marguerite, des conseils que lui dictent ses inquiétudes. L’écriture est soignée dans le choix des mots, le rythme de la phrase, l’étalage de la culture classique, le fréquent recours à l’humour et même aux envolées lyriques.
Moins d’un mois après sa lettre du 24 août 1813, Viger apprenait la mort de sa mère. Le congé obtenu à cette occasion n’aurait pas été inscrit de façon réglementaire et, en novembre suivant, il perdait sa commission de capitaine « pour avoir quitté son poste sans permission8 ». Quelques mois plus tard, il était toutefois réintégré dans son grade, après avoir sans doute remué ciel et terre pour obtenir justice. Toute sa vie, il demeura fortement attaché à la vie militaire. À sa mort, il était lieutenant-colonel de la milice de Montréal. S’il n’a pas jugé pertinent d’inclure dans sa Saberdache les lettres qu’il aurait échangées avec Marguerite après le 24 août 1813, il a sûrement maintes fois, par la suite, évoqué ses « souvenirs de guerre ». Dans ses Souvenirs de jeunesse, Amédée Papineau écrit : « L’un des faibles (d’oncle Jacques) était de s’imaginer qu’il avait été un héros à la bataille d’Oswego (…). Et pourtant certains malins osaient insinuer qu’il n’avait vu le champ de bataille que d’assez loin pour éviter les balles et même les boulets9. » Souvent cynique, Amédée Papineau s’amuse volontiers aux dépens de son disert et exubérant « oncle10 » Jacques. Le journal de guerre de ce dernier n’en demeure pas moins un document intéressant. _____________________ 1. La première partie de ce texte parut dans le dernier numéro de ce journal.2. George Prevost sut gagner la sympathie de la population par ses qualités de diplomate, mais il laissera la réputation d’un militaire sans talent ni originalité. George G. F. Stanley. La guerre de 1812. Les opérations terrestres. Montréal : Éditions du Trécarré / Musées nationaux du Canada, 1984, p. 239. Le général Isaac Brock avait perdu la vie au combat, le 13 octobre 1812.3. George G. F. Stanley, op. cit., p. 244.4. Depuis 1776, le château Ramezay était devenu la résidence officielle du gouverneur, à Montréal.5. De Salaberry avait engagé 300 hommes dont une vingtaine d’Indiens dans « la bataille de Châteauguay ». À la fin, on compta 2 morts et 16 blessés chez les Canadiens et une cinquantaine de pertes chez les Américains. Qualifié parfois de simple escarmouche, ce combat n’en demeure pas moins important dans l’histoire du pays, par sa valeur stratégique et ses retombées sur le moral de la population. George G. F. Stanley, op. cit., p. 257.6. George G. F. Stanley. op. cit., p. 260 ss.7. Il y fut admis comme capitaine. Un officier pouvait acquérir ce grade en recrutant et équipant à ses frais un bataillon de 36 soldats. Renée Blanchet et Léo Beaudoin, Jacques Viger. Une biographie. Montréal : VLB éditeur, 2009, p. 52.8. Ma Saberdache de J. Viger est une volumineuse collection de documents historiques, dessins, observations, lettres, etc., conservée aux Archives du Séminaire de Québec. Dans l’ouvrage cité à la note 6, Renée Blanchet a transcrit et annoté les « Lettres de Jacques et de Marguerite. 1808-1813 ». On trouve la correspondance relative à la guerre canado-américaine aux pages 158 à 240.9. Renée Blanchet et Léo Beaudoin, op. cit., p. 55.10. Amédée Papineau. Souvenirs de jeunesse. 1822-1839. Sillery : Septentrion, 1998, p. 43. Le raid au fort Oswego eut lieu le 6 mai 1814.11. La « parenté » entre Jacques Viger et la famille Papineau tenait aux forts liens d’amitié qu’avaient tissés le père de Jacques Viger et Joseph Papineau. Filleul de ce dernier, Jacques le considérait comme son oncle.
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