| 11 fév 2012 |
L’automne dernier, le gouvernement du Canada dévoilait son intention de célébrer en grande pompe le bicentenaire de la guerre canado-américaine de 1812 – 1814. Des adversaires du parti au pouvoir y ont immédiatement décelé un sombre dessein de récupération politique et certains observateurs ont remis en question le programme de ces commémorations.Indépendamment de toutes considérations partisanes et bien que les Canadiens en général, de même que les Québécois en particulier, avouent ignorer à peu près tout de ce conflit1, il ne faut pas craindre d’affirmer qu’il occupe une place non négligeable dans notre histoire. Il est aussi intéressant de rappeler que Montréal en a constitué l’un des principaux enjeux.
Le présent article situe cette guerre dans son cadre historique et met en relief son impact à Montréal. Un prochain texte rappellera la dernière menace qui a pesé sur Montréal et présentera le « journal de guerre » d’un officier montréalais.
Une drôle de guerre C’est dans le tourbillon des guerres napoléoniennes qu’il faut chercher les causes lointaines de ce conflit. Après sa victoire d’Iéna, en 1806, Bonaparte était devenu le maître de l’Europe. Seule lui tenait tête l’Invincible Albion, qui dominait les mers depuis que l’amiral Nelson, l’année précédente, avait anéanti la flotte franco-espagnole, à Trafalgar. Incapable de vaincre la Grande- Bretagne par les armes, Napoléon avait décidé d’étrangler son économie en décrétant un blocus : les ports de l’Europe seraient fermés aux navires britanniques et les vaisseaux des pays européens seraient interdits de mouiller dans les ports de Grande-Bretagne2.
Officiellement neutres, les navires battant pavillon américain fréquentaient les deux camps ennemis. Mais les relations des États-Unis avec la France, trop cordiales aux yeux de Londres, ravivèrent les rancoeurs que la guerre de l’Indépendance avait exacerbées. Aux vexations que la puissante marine britannique faisait subir aux navires américains, s’ajouta la furieuse soif d’expansion d’un groupe de politiciens américains : ces faucons livraient aux Amérindiens une guerre d’extermination pour la conquête des territoires de l’Ouest du pays3 et ils ambitionnaient d’an nexer le Canada. En juin 1812, le Congrès déclarait la guerre à l’Angleterre, avec l’objectif d’envahir sa colonie d’Amérique.
Le contexte paraissait favorable aux États-Unis. Ils comptaient quelque six millions d’habitants alors que la population des deux Canadas atteignait à peine le demi-million. Aux quelque 6 500 soldats de son armée régulière, le Congrès enrôla 50 000 volontaires et 100 000 miliciens. Ne pouvant compter sur l’aide de Londres, aux prises avec Napoléon, le Canada ne leur opposait que 12 000 soldats dont la moitié de miliciens4. De plus, des informateurs avaient assuré aux dirigeants américains que la population canadienne, dégoûtée de la conduite despotique du gouverneur James Craig, recevrait les Américains en libérateurs. « L’acquisition du Canada jusqu’aux environs de Québec sera l’affaire d’une simple promenade », écrivait Thomas Jefferson. Pour sa part, le secrétaire de la guerre, William Eustis, affirmait : « Nous pouvons prendre les deux Canadas sans soldats. Des officiers n’auront qu’à se présenter et le peuple, dégoûté de son gouvernement, se ralliera autour de notre drapeau5 ».
Improvisée à la hâte par un état-major incompétent6, la stratégie américaine était simple : occuper le Haut-Canada à l’ouest par Détroit, au centre par Niagara, et coincer le Bas-Canada par la prise de Montréal. Dès le départ, cependant, la guerre ne se déroula pas comme prévu. L’humeur belliqueuse des faucons n’était pas partagée par le peuple. Les volontaires et les miliciens américains, mal entraînés et indisciplinés, n’obéissaient pas à leurs officiers dont un bon nombre ne valaient guère mieux qu’eux. Dans le Haut- Canada, les Loyalistes répugnaient à redevenir « Américains » et l’énergique riposte du général britannique Isaac Brock mit les armées américaines en déroute à Détroit et à Niagara. Au Bas-Canada, l’invasion ne fut guère plus encourageante.
Objectif Montréal Personne ne doutait de l’importance stratégique de Montréal. Le rapide développement du Haut-Canada, dont Montréal était en quelque sorte la porte d’entrée, avait transformé la ville en un dynamique centre d’import- export. Depuis le début du XIXe siècle, elle poursuivait une forte croissance et son économie subissait de profondes mutations7. Les activités commerciales, traditionnellement axées sur la traite des fourrures, se diversifiaient rapidement : de nouveaux modes de production, de distribution et de consommation voyaient le jour, stimulant l’industrie et le commerce, réclamant davantage de maind’oeuvre. Des flots d’immigrants en provenance des îles Britanniques en feront bientôt une ville à majorité anglophone. Entre les commerçants montréalais et américains, des liens étroits s’étaient tissés que la guerre ne dénouerait pas facilement. Celui qui détenait Montréal, métropole commerciale et « clef du pays8 », contrôlait donc le Bas et le Haut-Canada. Ses fortifications, en voie de démolition depuis 1801, la rendaient cependant plus vulnérable.
Les rumeurs d’un possible conflit entre les deux pays se répandirent bien avant la déclaration de guerre, provoquant à Montréal une vive inquiétude et un branle-bas de combat9. Le gouverneur Prevost y aménagea son quartier général. Successeur de Craig, il avait su, par des mesures de conciliation, faire oublier les malversations de ce dernier et gagner la sympathie de la classe dirigeante et du clergé. Il confia à un militaire de carrière, le lieutenantcolonel Charles-Michel d’Irumberry de Salaberry, la formation d’un bataillon de volontaires, qui sera connu sous le nom de Voltigeurs canadiens. La Chambre d’assemblée vota des crédits spéciaux et les bourgeois, presque tous officiers de milice, entreprirent de former et d’entraîner leurs unités pour le combat10. On apprit que le général américain Henry Dearborn, à Plattsburgh, préparait 10 000 soldats pour envahir Montréal.
En septembre 1812, trois mois après le début des hostilités, le moral des Montréalais monta de plusieurs crans, à la vue du général américain William Hull, de 25 de ses officiers ainsi que de 300 de ses soldats, prisonniers de guerre capturés à Détroit par le général Brock11. Deux mois plus tard, l’armée de Dearborn se mit en marche. De Salaberry avait organisé la défense avec ses faibles effectifs. Au petit matin brumeux du 20 novembre, pendant que les défenseurs faisaient le plus de bruit possible pour paraître nombreux, les Américains franchissaient nos frontières dans la région de Lacolle. Quand le brouillard se dissipa, les envahisseurs se rendirent compte qu’ils se fusillaient mutuellement et décidèrent de rebrousser chemin12. Montréal était momentanément sauvée. (À suivre) ______________________________________ 1. Joël-Denis Bellavance, La Presse, samedi, 1er octobre 2011, p. A 25.2. Le blocus se poursuivra jusqu’à l’abdication de Napoléon et son exil à l’île d’Elbe, en avril 1814, après sa désastreuse campagne de Russie. Le traité de Gand (décembre 1814) mettra fin à cette guerre.3. Avec l’appui de Londres, le gouvernement canadien soutenait les Amérindiens.4. Robert Prévost. Montréal. La folle entreprise. Montréal, Stanké, 1991, p. 243. Par opposition aux soldats réguliers, les miliciens étaient des civils, la plupart cultivateurs.5. Ibidem6. Robert Lahaise et Noël Vallerand. L’Amérique du Nord britannique 1760-1867. Montréal, Hurtubise HMH, 1980, p. 109.7. De 9 000, en 1800, la population atteindra 23 000, en 1825, Paul-André Linteau. Brève histoire de Montréal. Montréal, Boréal, 1992, p. 65. Au moment de cette guerre, Montréal pouvait compter environ 12 000 habitants.8. Le gouverneur Prevost envisagea même l’éventualité d’abandonner le Haut-Canada à l’ennemi pour concentrer toutes ses forces dans la région de Montréal. George G. F. Stanley. La guerre de 1812. Les opérations terrestres. Montréal, Éditions du Trécarré / Musées nationaux du Canada, 1984, p. 225.9. Katleen Jenkins. Montreal. Island City of the St Lawrence. New York, Doubleday, 1966, p. 239.10. L’ardeur patriotique des officiers n’était pas forcément partagée par les troupes : à Pointe- Claire, des miliciens refusèrent de joindre leurs unités. Robert Rumilly. Histoire de Montréal. Tome 2. Montréal, Fides, 1970, p. 132.11. K. Jenkins. Ibid.12. George G. F. Stanley. op. cit., p. 89.
Partager...
Envoyer par courriel
Commentaires (0)
![]() Ecrivez un commentaire
|
| CES ARTICLES POURRAIENT ÉGALEMENT VOUS INTÉRESSER... | |