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Qui se souvient d'Ignace Bourget (1799-1885) ? II
Écrit par Léo Beaudoin   

10

déc

2011

Deuxième partie : L’ engagement social et politique

 

L’habile organisateur présenté dans le précédent article n’a pas que doté le jeune diocèse de Montréal de solides structures religieuses1. Pieux et dévoué, Mgr Ignace Bourget se plaisait à exercer son ministère pastoral jusque dans les plus humbles fonctions. Lors de l’épidémie de typhus de 1847, par exemple, il se joignit aux prêtres et aux religieuses auprès des victimes de ce fléau et en fut lui-même atteint2. Celui que le pape Pie IX « regardait comme l’âme de l’épiscopat canadien3 » acquit dans la population une réputation de sainteté4. Il n’a toutefois pas craint de s’engager dans l’action sociale et politique.

 

Résolu à faire échec au programme d’anglicisation planifié par l’Acte d’Union, il confia à des communautés religieuses les maisons d’éducation et les institutions caritatives. Il suscita également la fondation de la Banque d’épargne de la cité et du district de Montréal5 et poussa le Séminaire de Québec, récalcitrant, à fonder l’Université Laval6. Au moment de la guerre de l’unification de l’Italie, il mobilisa un bataillon de quelque 500 zouaves volontaires pour défendre les États pontificaux. Il fit également la promotion de la colonisation, afin d’enrayer l’exode des nôtres vers la Nouvelle-Angleterre, il établit à Montréal la Société Saint-Vincent-de- Paul, organisa des campagnes contre l’alcoolisme, etc.

 

Il tenait de son prédécesseur, Mgr Lartigue, de profondes convictions ultramontaines. Ici comme en France, les ultramontains plaçaient tous les aspects de la vie civile, y compris la politique, sous l’autorité du pape. Dès le début de son épiscopat, Mgr Bourget lança un journal, Les Mélanges religieux. Il y propageait ses idées et fit un bon nombre de disciples dans la bourgeoisie montréalaise. Il s’attaquait notamment au libéralisme issu de la Déclaration des droits de l’homme. Les idées nouvelles, aujourd’hui universellement admises sur la démocratie, la souveraineté du peuple, la liberté individuelle, la séparation de l’Église et de l’État, faisaient horreur aux ultramontains. Les partisans du libéralisme, même ceux qui tentaient de le concilier avec le catholicisme7, devaient fatalement entrer en conflit avec ce prélat convaincu de défendre la bonne cause, même si la plupart de ses collègues de l’épiscopat refusaient de le suivre sur ce sentier de la guerre.

 

Au début de la Confédération, appuyé par l’évêque de Trois- Rivières, il élabora un Programme catholique, que tous les candidats à la fonction de député devaient endosser pour obtenir l’appui du clergé, lequel s’immisçait alors lourdement dans les campagnes électorales8. Ce programme exigeait une répudiation dûment signée du libéralisme, la reconnaissance de la suprématie de l’Église sur l’État, etc. La plupart des députés s’abstinrent d’adhérer au programme9. Sa conviction de la suprématie du pape le porta à prendre au pied de la lettre l’Index, ce catalogue où les censeurs du Vatican consignaient les livres à proscrire, étant jugés nocifs à la foi et aux bonnes moeurs. La lutte contre les mauvais livres suscita la création, par les sulpiciens, de l’Oeuvre des bons livres et la construction d’un immeuble, le Cabinet de lecture paroissial10.

 

Cette guerre aux mauvais livres fut le point de départ d’un long et pénible conflit entre l’évêque et l’Institut canadien. Fondé en 1844, cet organisme d’études, de conférences et de discussions connut le succès et fut noyauté, après quelques années, par un groupe de libéraux militants, anticléricaux notoires et disciples de Louis-Joseph Papineau. Parvenus aux postes de direction, ils introduisirent dans la bibliothèque de l’Institut des livres condamnés par l’Index11. Déjà suspects, aux yeux de l’évêque, en se déclarant ouvertement libéraux, ils le devenaient doublement en meublant leurs rayons de mauvais livres. Une longue guerre d’usure se poursuivit durant plus de deux décennies, ponctuée de dialogues de sourds, de lettres pastorales, d’excommunications, de recours à Rome. Dans le cours de ce conflit survint « l’Affaire Guibord », du nom d’un ancien vice-président de l’Institut décédé sans avoir renoncé à son affiliation et à qui fut refusée la sépulture dans son lot familial du cimetière de la Côte-des-Neiges12. Le litige dura dix ans et fut porté jusqu’au Conseil privé, à Londres, qui obligea l’évêque à laisser inhumer les restes de Guibord dans son lot familial.

 

En 1862, cinq ans après la fondation de l’École normale Jacques-Cartier13 et neuf ans après celle de l’Université Laval, Bourget acquit la conviction que Montréal devait se doter de sa propre université. Il en fit la demande à Rome, mais le Séminaire de Québec avait habilement manoeuvré auprès du pape, alléguant que l’Université Laval comblait amplement les besoins du Bas-Canada. Mises à rude épreuve par ce refus, les convictions ultramontaines du prélat ne l’empêchèrent toutefois pas de tenter désespérément de surmonter les jeux de coulisse de son alma mater à la cour vaticane. Quand, en 1876, Rome accorda à l’Université Laval l’autorisation d’ouvrir à Montréal une succursale sur laquelle l’évêque de Montréal n’aurait aucune autorité, ce dernier démissionna et se retira au Sault-au-Récollet14. Au cours de sa retraite de neuf ans, il ne refusera pas de s’engager dans l’action, quand on fera appel à son prestige et à sa combativité.

_______________________________________________________

Notes et références :
1. Voir Le Vieux-Montréal, septembre 2011, Un organisateur audacieux.
2. Léon Pouliot, s.j. Monseigneur Bourget et son temps. Tome III, Montréal, Bellarmin, 1972, p. 27.
3. Philippe Sylvain. « Bourget, Ignace », dans Dictionnaire biographique du Canada en ligne.
4. Ibidem
5. Depuis 1987, cette institution financière poursuit ses activités sous le nom de la Banque Laurentienne du Canada.
6. Roberto Perin. Ignace de Montréal. Artisan d’une identité nationale. Montréal, Boréal, 2008, p. 229. L’Université Laval obtint sa charte royale de la reine Victoria en 1852.
7. Roberto Perin. Op. cit. p. 210 ss.
8. Certains curés n’hésitaient pas à condamner, du haut de la chaire, les députés libéraux.
9. Léo Beaudoin. L.-F.-G. Baby. 1832-1906. Causerie au Musée Pointe-à-Callière, 3 février 2007.
10. Léon Pouliot, s.j. Monseigneur Bourget et son temps. Tome IV, Montréal, Bellarmin, 1976, p. 23 ss. Ce Cabinet occupait un immeuble sur le site du siège social de la Banque Nationale du Canada, place d’Armes.
11. Rue Notre-Dame, côté nord, près de la rue Gosford, le siège social de l’Institut canadien logeait, entre autres, sa bibliothèque, le journal L’Avenir et un musée.
12. Léo Beaudoin. Qui se souvient de Joseph Guibord? dans Le Vieux-Montréal, volume 2, no 7, février/mars 2001. Léon Pouliot. s.j. Op.cit., tome IV, pp. 71 ss.
13. Léo Beaudoin. H.-A. Verreau (1828-1901) dans Montréal en tête, vol. 11, no 1, pp. 9 ss. Établie au Château Ramesay, cette école pour la formation des instituteurs fut surnommée le Grand Séminaire laïc.
14. En 1889, le Vatican accordera une autonomie administrative à la succursale de Montréal de l’Université Laval. L’autonomie complète de l'Université de Montréal sera acquise en 1919.
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