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Qui se souvient d'Ignace Bourget (1799-1885) ?
Écrit par Léo Beaudoin   

10

nov

2011

Sur le parvis de la Cathédrale Marie-Reine-du-Monde1, boulevard René-Lévesque, se dresse un imposant monument à la mémoire du deuxième évêque de Montréal, Ignace Bourget. Durant une quarantaine d’années, cet évêque a puissamment influencé la société de son temps, non seulement dans le domaine religieux, mais également dans la vie publique. À la fois vénéré et contesté durant sa vie, il est demeuré jusqu’à présent une personnalité controversée. On a cependant écrit à son sujet : « en dépit de ses insuffisances, il fut l’un des grands bâtisseurs du Québec2 ». Il mérite de survivre dans notre mémoire collective.

 

Un organisateur audacieux

Issu d’une famille rurale de Lévis3, Ignace termine le cours classique à 18 ans et opte pour la prêtrise. Tout en étudiant la théologie, il enseigne au collège de Nicolet quand il est nommé secrétaire de Mgr Jean-Jacques Lartigue, alors auxiliaire de l’évêque de Québec pour le district de Montréal4. Il se révèle rapidement un collaborateur dévoué et infatigable. Davantage homme d’action que d’étude, il choisit comme mentor cet évêque pieux et énergique5, désavoué par ses confrères sulpiciens et isolé à l’Hôtel-Dieu de Montréal6. Il embrasse sans restriction le courant de pensée répandu en France auquel adhère Lartigue, sur la suprématie de l’autorité du Pape en matières religieuse et civiles7. Il est ordonné prêtre en 1822.

 

Jean-Jacques Lartigue ne sera intronisé évêque de Montréal qu’en 1836. Entre temps, il aura amadoué ses confrères sulpiciens, gagné la confiance d’une bonne partie du clergé, construit une cathédrale et un évêché8, inauguré un séminaire et manoeuvré auprès de Rome et de Londres pour obtenir la reconnaissance du diocèse de Montréal. Moins d’un an après avoir été intronisé, atteint par la maladie, il obtint du Pape la permission de consacrer son fidèle secrétaire « évêque coadjuteur avec droit de succession ». Décédé en avril 1840, il est aussitôt remplacé par Ignace Bourget.

 

Depuis plus de vingt ans, ce dernier s’est familiarisé avec l’immense diocèse qui s’étend de Joliette à Sherbrooke et de Saint- Hyacinthe à Ottawa, Pembroke et Timmins, en Ontario. Identifié à son prédécesseur ultra-montain, qui avait notamment condamné avec vigueur les révoltés de 1837 et 1838, il est vu avec méfiance dans certains milieux. De plus, il assume sa charge pastorale à la veille de la promulgation de l’Acte d’Union9. Sensibilisé par Mgr Lartigue, qui a combattu ce projet jusque sur son lit de mort, il envisage avec effroi le programme qui doit faire du Bas-Canada une colonie typiquement britannique et donc anglophone et protestante10.

 

La défaite des patriotes a laissé la population dans une sorte de torpeur; les principaux dirigeants canadiens-français sont, à ce moment, exilés ou muets11 et la propagande protestante se fait de plus en plus active. Profondément religieux, attaché par toutes ses fibres aux coutumes des ancêtres et doué d’un rare talent d’organisateur, le jeune évêque se croit investi de la mission d’organiser la résistance au programme de l’Acte d’Union. Il élabore donc un modèle culturel axé sur la foi et la fidélité au Pape12. Comme les deux faces d’une médaille, ce modèle comporte un programme d’enracinement des valeurs catholiques et un plan de consolidation des traditions. Le présent texte dresse un bilan sommaire de l’oeuvre pastorale du prélat. Un prochain article tentera de le suivre dans son engagement social et politique.

 

En premier lieu, il entreprend de structurer solidement la pratique religieuse par la multiplication des paroisses et le recrutement du clergé. Dès le mois d’août 1840, il confie aux sulpiciens le soin de former des prêtres et, en mai de l’année suivante, il entreprendra le premier de sept voyages en Europe au terme desquels il ramènera des prêtres, des frères et des religieuses de diverses communautés. Il s’engagera dans un long conflit juridique avec les sulpiciens pour obtenir leur abandon d’un privilège vieux de deux siècles, qui leur accordait, en leur qualité de seigneurs de Montréal, pleine juridiction en matières ecclésiastiques. Il fait la promotion des pratiques de dévotion : confréries, archiconfréries, prédications, processions, etc13. Il inaugure notamment un pèlerinage annuel à la chapelle Notre-Dame-de-Bon- Secours, dans le Vieux-Montréal.

 

Dans sa pensée, l’échec du programme d’assimilation de l’Acte d’Union exigeait la mainmise sur les institutions éducatives14 de même que sur les organismes d’assistance aux nécessiteux malades, orphelins, vieillards, aveugles, sourds-muets, délinquants… Non seulement ces démunis seront-ils confiés aux religieuses et aux religieux recrutés en Europe, mais également à des communautés montréalaises dont l’évêque aura suscité la fondation. Avec les religieuses de l’Hôtel-Dieu, celles de la Congrégation de Notre-Dame et les Soeurs Grises déjà sur place, ce réseau de communautés se maintiendra jusqu’à la Révolution tranquille15.

 

C’est à Ignace Bourget que l’Église catholique canadienne doit sa reconnaissance officielle. Depuis la Conquête, la religion catholique n’était que tolérée dans la colonie britannique et le timide archevêque de Québec, Joseph Signay, comme ses prédécesseurs, s’en accommodait, évitant soigneusement de froisser les susceptibilités des autorités britanniques. Appuyé par les évêques de Toronto, Kingston et Ottawa, Bourget représenta à Signay que son titre d’archevêque n’était pas qu’honorifique et le poussa à solliciter de Rome la création d’une « province ecclésiastique ». Mgr Signay devint ainsi « évêque métropolitain malgré lui16 » et Londres accepta le fait accompli.

 

En 1852, un incendie rasait une partie de la ville, réduisant en cendres la cathédrale et l’évêché de la rue Saint-Denis. À ce moment, on transférait le cimetière catholique de Montréal à la Côte-des-Neiges17. Malgré les vives protestations des paroissiens du quartier Saint-Jacques18, l’évêque décida que sa nouvelle cathédrale serait construite dans ce secteur anglo-protestant en pleine expansion. Elle sera l’affirmation de sa confiance en l’avenir de l’Église, le symbole de sa victoire contre le projet d’assimilation. Et pour témoigner haut et fort de sa foi ultramontaine, la nouvelle cathédrale sera une réplique de la basilique de Saint-Pierre de Rome. (À suivre)

 

Notes et références :

  • 1. Construit entre 1870 et 1896, à l’initiative de Mgr Bourget et d’après les plans de l’architecte Victor Bourgeau, ce temple fut consacré en 1894 sous le nom de Cathédrale Saint-Jacques. Troisième plus grande église du Québec, après l’Oratoire Saint-Joseph et la Basilique Sainte- Anne-de-Beaupré, elle était consacrée à Marie, Reine du monde par le pape Pie XII, en 1955, à la demande du cardinal Paul-Émile Léger, archevêque de Montréal.
  • 2. Philippe Sylvain. « Bourget, Ignace », dans Dictionnaire biographique du Canada en ligne.
  • 3. Pointe-Lévis devait plus tard former la paroisse Saint-Joseph de Lauzon.
  • 4. Léo Beaudoin. « Qui se souvient de Mgr Jean- Jacques Lartigue? », Le Vieux-Montréal, juilletaoût et septembre-octobre 2002.
  • 5. Jean-Jacques Lartigue était avocat quand il décida de devenir prêtre.
  • 6. Marie Baboyant. « L’Hôtel-Dieu, premier évêché de Montréal », dans L’Église de Montréal. 1836-1986. Montréal, Fides, 1986, p. 49 ss.
  • 7. Sous le nom d’ultramontanisme, cette doctrine s’opposait au gallicanisme, qui prônait une large autonomie de l’Église catholique de France visà- vis la papauté romaine.
  • 8. Rue Saint-Denis, côté est, entre les rues Sainte-Catherine et Mignonne (aujourd’hui boul. de Maisonneuve).
  • 9. Le projet d’Union des deux Canadas reçut la sanction royale le 23 juillet 1840. Robert Lahaise et Noël Vallerand. L’Amérique du nord britannique. 1760-1867. Montréal, Hurtubise HMH, 1980, pp. 193, 194.
  • 10. Délégué au Canada pour enquêter, après les Troubles de 1837-1838, lord Durham constata l’infériorité économique, sociale et culturelle des Canadiens français et en conclut que l’assimilation leur permettrait de s’élever au niveau de leurs compatriotes d’origine britannique, leur donnant les mêmes opportunités d’épanouissement. Lahaise et Vallerand. op. cit., p. 186.
  • 11. La Fontaine imposera le français au parlement en 1842 et le gouvernement responsable ne sera vraiment acquis qu’en 1848.
  • 12. Roberto Perin. Ignace de Montréal. Artisan d’une identité nationale. Montréal, Boréal, 2008, p. 42.
  • 13. Plusieurs de ces pratiques de dévotion perdureront dans les paroisses jusqu’à la Révolution tranquille des années 1960.
  • 14. Un projet de loi, en 1841, prévoyait l’établissement d’écoles confiées à des instituteurs anglophones.
  • 15. Mgr André-M. Cimichella. « Monseigneur Ignace Bourget, deuxième évêque de Montréal. » Dans L’Église de Montréal. 1836-1986. Montréal, Fides, 1986, p. 65 ss.
  • 16. Sonia Chassé. Signay, Joseph, dans Dictionnaire biographique du Canada en ligne.
  • 17. Depuis 1799, ce cimetière occupait le site de la place du Canada et du square Dominion. L’actuelle rue de la Cathédrale portait le nom « rue du Cimetière »
  • 18. Robert Rumilly. Histoire de Montréal. Tome 2, Montréal, Fides, 1970, p. 339. Léon Pouliot, s.j. Monseigneur Bourget et son temps. Tome III, 2e partie, Montréal, Bellarmin, 1972, p. 110 ss.
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