| 14 aoû 2011 |
Au milieu de la décennie de 1830, Louis-Joseph Papineau atteint le sommet de la puissance et de la gloire au Bas- Canada. Son autorité est incontestée sur le parti canadien devenu parti patriote1.Grâce notamment au journal La Minerve, dirigé par son ami Ludger Duvernay, il a entrepris de donner des bases régionales à ce parti jusque là surtout montréalais. Au fur et à mesure qu’il a perçu vaines ses luttes pour remplacer les bureaucrates par un gouvernement ministériel élu, son respect de la monarchie et du système parlementaire britannique s’estompe; il devient démocrate, républicain et admirateur des États-Unis. Le parti patriote se divise toutefois en un éventail de factions2.
Depuis 1834, un lourd document en provenance du Bas-Canada repose sur les tablettes de la Chambre des communes, à Westminster. On ne sait trop que faire de ces « 92 Résolutions » appuyées par 80 000 signatures. Un texte « si ampoulé, si emporté qu’en plusieurs passages, il est difficile de discerner à quoi les auteurs font allusion3. » Préparé par un petit comité présidé par Papineau et porté à Londres par Augustin- Norbert Morin, le document établit un bilan des doléances et des revendications de la Chambre d’assemblée, témoigne de la loyauté de cette Chambre à Sa Majesté mais laisse planer une menace de sécession. Ces « Résolutions » ont été votées dans l’enthousiasme, voire dans l’euphorie et ont ensuite été résumées, expliquées, vulgarisées dans des assemblées publiques. Ces assemblées ont attiré des auditoires d’autant plus nombreux que la population subit une crise économique rendue plus pénible par des années de mauvaises récoltes. Les élections générales de l’automne de 1834 ont porté au pouvoir 77 députés du parti patriote sur les 88 de la Chambre d’assemblée. Fort de cette éclatante victoire, Papineau tient tête au gouverneur, lord Aylmer, évoque ouvertement l’indépendance du Bas-Canada ou son annexion aux U.S.A. Le climat se détend un moment avec l’arrivée du comte de Gosford en remplacement d’Aylmer, mais en février 1836, on dévoile un agenda secret dont le nouveau gouverneur est porteur4. Traité d’hypocrite, Gosford subit les foudres de Papineau et la colère des patriotes.
Au début d’avril 1837, cette colère se mue en révolte ouverte quand sont rendues publiques les « Résolutions Russell5 », « un rejet quasi complet des principales revendications formulées par les 92 Résolutions6 ». Aussitôt débuta, à Saint-Ours, une série d’assemblées de protestation contre les mesures coercitives de Londres. Le ton monta, devint de plus en plus mordant, enflammé, provocateur. À chacune de ces assemblées, Papineau était l’orateur principal, le chef, celui dont on buvait les paroles. De sa puissante éloquence, il dénonçait avec vigueur les prévarications des bureaucrates, les injustices d’un système qui déniait l’exercice de la démocratie à l’assemblée des élus, mais il se gardait de pousser son auditoire à la révolte. Plusieurs de ses lieutenants n’avaient pas la même retenue. Le 14 mai, à S a i n t - L a u r e n t , Papineau prôna la résistance légale, le boycottage des produits britanniques. Le 21 octobre, à Saint- Charles-sur-Richelieu, il dénonça violemment les abus des bureaucrates mais « il prêcha la modération et les actions constitutionnelles »7. Un discours qui fit bondir le docteur Wolfred Nelson : « Je ne suis pas d’accord avec M. Papineau! Le temps est venu de fondre nos plats d’étain pour en faire des balles! ». Par ailleurs, à l’intérieur du Doric Club8, une bande d’anglophones fanatiques menée par un certain Adam Thom jetait à loisir de l’huile sur le feu par des provocations, des discours et des écrits incendiaires.
À partir du 15 juin les événements se précipitent : le gouverneur interdit la tenue des assemblées qui se poursuivent quand même; le 16 novembre des mandats d’arrestation sont émis contre 26 chefs patriotes dont Papineau et sept jours plus tard, des soldats de Sa Majesté tombent sous les balles des patriotes, à Saint- Denis. Ce jour là, avant les premiers coups de feu et après une discussion demeurée mystérieuse avec Wolfred Nelson, Papineau prit la route, sans se douter qu’il partait vers un exil de huit longues années. Sa tête mise à prix, il réussit à s’enfuir aux États-Unis où il se distance rapidement des autres patriotes exilés. Il tente de rallier le gouvernement américain à la cause des patriotes, mais se bute à une inébranlable politique de neutralité. En février 1839, il s’embarque à New York pour la France où il séjournera presque sept ans. Sa famille l’y rejoint; il noue quelques amitiés mais échoue dans sa tentative d’intéresser le gouvernement du roi Louis-Philippe aux problèmes du Bas-Canada. Toujours passionné de lecture et de l’histoire, il fait de patientes recherches sur l’histoire du Canada aux Archives nationales, copie et fait copier de nombreux documents9. Amnistié en 1844, il rentre au pays en septembre 1845. Vacante depuis la mi-novembre 1837, la maison de la rue Bonsecours avait été louée en 1843 et réaménagée en hôtel10.
Déterminé à exploiter sa seigneurie, il s’y rend dès son retour et décide d’affecter à la construction d’un manoir les appointements d’Orateur de la Chambre qui lui sont dus et qu’il obtient grâce à l’intervention de son frère Denis-Benjamin, ministre dans le gouvernement de l’Union. De 1848 à 1854, il revient à la politique active. Son rôle demeurera cependant plutôt marginal. Déçu de ne pas retrouver son prestige, il n’accepte pas de suivre ses lieutenants de jadis, La Fontaine, Nelson, Cartier, Duvernay, devenus des réformistes modérés. Il combat violemment l’Union, prêche l’annexion du Canada aux U.S.A., dénigre la responsabilité ministérielle pour laquelle il avait tant lutté, s’oppose de toutes ses forces à l’abolition du régime seigneurial11 et participe à la formation du parti rouge. Les dix-sept dernières années de sa vie seront consacrées à l’exploitation de sa seigneurie, à la lecture et à l’étude, à sa vie familiale. ________________ 1. Ce changement s’est principalement imposé avec l’adhésion au parti d’anglophones (Anglais, Irlandais, Loyalistes), le terme canadien étant alors synonyme de francophone.2. On y comptait des modérés et des radicaux de diverses nuances. Papineau, par exemple, ne visait qu’à transformer le gouvernement alors que d’autres patriotes libéraux révolutionnaires, tels La Fontaine, ne voulaient rien de moins qu’une profonde transformation sociale : abolition du régime seigneurial, de la dîme, etc. Fernand Ouellet, Papineau, Louis-Joseph, dans Dictionnaire biographique du Canada en ligne.3. Commentaire d’un ministre anglais rapporté par Joseph Schull, Rébellion, Québec-Amérique, 1997, p. 49. On trouve un résumé des 92 Résolutions dans Robert Rumilly, Papineau et son temps, tome 1, Fides, 1977, p. 421.4. Ces instructions secrètes révélaient que le parlement de Londres rejetait l’essentiel des 92 Résolutions.5. Ces Résolutions furent présentées à la Chambre des communes par Lord John Russell, ministre de l’Intérieur.6. Marcel Rheault et Georges Aubin. Médecins et patriotes. 1837-1838. Septentrion, 2006, p. 64.7. Ibid., p. 110.8. Le Doric Club groupait de jeunes tories, qui défilaient armés de bâtons et friands de bagarres. Les patriotes leur opposèrent les Fils de la Liberté.9. Il a fait notamment copier le manuscrit inédit de l’Histoire du Montréal, de Dollier de Casson.10. Papineau l’habitera entre 1848 et 1850. Elle sera ensuite remise en location et demeurera la propriété de la succession de Papineau jusqu’en 1919. Guy Pinard. Op. cit., pp. 124, 125. Installé dans son manoir de Montebello, Papineau reviendra séjourner à Montréal, durant l’hiver, dans des appartements loués avant de faire construire l’immeuble qui porte aujourd’hui le numéro 1242 de la rue Saint-Denis.11. La loi abolissant le régime seigneurial est votée en 1854. La loi prévoyait de généreuses indemnisations aux seigneurs de même que certains droits de rentes. Papineau, pour sa part, toucha 89,000 $ comptant, une forte somme pour l’époque.
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