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Qui se souvient de Louis-Joseph Papineau (1786-1871) ?
Écrit par Léo Beaudoin   

08

jui

2011

L’immeuble de la rue Bonsecours qui porte le numéro civique 440 demeure sans contredit l’un des joyaux du patrimoine dont s’enorgueillit le Vieux-Montréal. Ses dimensions, sa porte cochère, son toit à pignon et ses deux rangées de lucarnes témoignent de l’époque où cette rue Bonsecours était au coeur du quartier huppé de Montréal1.

Le journaliste Guy Pinard a raconté par quelle chance cette maison échappa au pic des démolisseurs, au tournant des années 1960, alors que le Vieux-Montréal était pratiquement livré à la voracité des spéculateurs2. Il n’est pas sans intérêt de rappeler la mémoire de celui qui y vécut et dont elle porte le nom : Louis-Joseph Papineau. Il a dominé la vie politique au Bas-Canada durant 45 ans et demeure un personnage de légende.

 

Le chef du Parti patriote

Peu après la capitulation de Montréal de 1760, un certain Joseph Papineau (1719-1795) fabriquait des tonneaux, rue Saint-Paul. Il n’ambitionnait d’autre métier pour son fils, prénommé aussi Joseph (1752-1841), que celui de tonnelier, mais un sulpicien le convainquit de pousser aux études ce gamin prometteur. Devenu notaire et arpenteur avant de s’imposer sur la scène politique et d’acquérir une seigneurie, Joseph Papineau fils épousa une demoiselle Cherrier. Il se trouva ainsi intégré à un clan de la bourgeoisie canadienne-française dont le régime britannique avait favorisé l’émergence. L’arrivée d’immigrants britanniques avides de faire fortune dans la nouvelle colonie y avait en effet apporté le capitalisme naissant. Des francophones débrouillards et entrepreneurs s’étaient habilement glissés dans cette ouverture. Étroitement réunis par les liens de la consanguinité, d’alliances matrimoniales ou de relations d’affaires, les Viger, les Cherrier, les Lartigues et les Papineau formaient une nouvelle classe sociale dans l’exercice du commerce, de la spéculation foncière, de professions libérales.

 

Louis-Joseph, l’aîné des enfants de Joseph Papineau et Rosalie Cherrier, naît en 17863. C’est un garçon solide, étincelant d’intelligence et de vie. Selon son biographe « Il témoigne d’une intelligence précoce, fort éveillée et malicieuse4…» Les archives du Collège de Montréal5 nous apprennent qu’il entreprit le cours classique dès 1796. La date de son départ de cette institution n’est toutefois pas indiquée et Robert Rumilly nous en fournit l’explication : « Élève au Collège de Montréal – chez les sulpiciens, qui sont de grands éducateurs – il (Louis-Joseph) est doué mais indiscipliné. La direction du collège, pour quelque infraction, exige des excuses sous peine de renvoi. Louis-Joseph, qui n’a pas douze ans, refuse de s’excuser. Sa mère l’avertit que s’il est renvoyé du collège, il sera pensionnaire au Séminaire de Québec, qui garde ses élèves pendant les vacances. Louis-Joseph Papineau se laisse envoyer à Québec. Il s’y ennuie à mourir et l’écrit à ses parents, dans l’espoir d’être rappelé à Montréal pendant les vacances. Sa mère, inflexible, lui fait une réponse à l’antique : Si tu meurs, sois tranquille, il y a assez de place à Québec pour t’y enterrer6. »

 

Séparé de Montréal par huit jours de canot, le jeune Louis-Joseph Papineau se résigne. Brillant élève, dominant la plupart de ses camarades, il est vu par les prêtres du séminaire comme l’un des phénix de l’institution. Avide de lecture, il obtient la permission de lire durant la période d’étude. Les professeurs lui accordent l’accès à leurs bibliothèques personnelles, il s’abonnera ensuite à la bibliothèque publique de Québec, ancienne bibliothèque privée de Frédérick Haldimand. Il plonge alors dans Voltaire, Rousseau et les encyclopédistes. Il y perd la foi7.

 

Il revient à Montréal à la fin de ses études, en 1804, avec la réputation d’un jeune homme extrêmement doué. Fils de seigneur8, de belle prestance comme son père, il songe à suivre les traces de ce dernier dans le notariat, mais il choisit plutôt de devenir avocat et entre dans l’étude de son cousin Denis-Benjamin Viger, de douze ans son aîné. Bientôt, cependant, le travail de cléricature l’ennuie; il se plaint de n’avoir pas le temps de lire. Il admire son père, figure dominante de la vie parlementaire. Il s’intéresse donc aux débats politiques, se familiarise avec les problèmes de l'heure et choisit finalement de s’engager. Le 18 juin 1808, à 22 ans, avant même d’être admis à la pratique du droit, Louis-Joseph Papineau est élu député du comté de Kent, sur la rive sud du Saint-Laurent, en face de Montréal.

 

Le jeune député arrive dans un parlement en crise. Depuis quelques années, les Canadiens français de la classe dirigeante prennent de plus en plus conscience de leur identité en tant que nation. Décidés à faire échec au programme d’anglicisation des vainqueurs, ils s’opposent toutefois sur les moyens à prendre, développent des aspirations nationalistes, revendiquent la responsabilité ministérielle, forment des partis politiques et s’expriment un peu trop bruyamment, au goût du gouverneur, James Henry Craig9. Auréolé du prestige de son père auprès de qui il siège10, doué d’un remarquable talent oratoire, membre de plusieurs comités, Louis-Joseph plonge avec fougue dans la lutte qui oppose l’Assemblée législative au gouverneur et à ses conseillers non élus. Fascinés par la démocratie parlementaire britannique, le père et le fils luttent pour en appliquer les mécanismes ici même, soit l’élection d’un comité exécutif soumis au contrôle de la Chambre d’assemblée. Malgré l’avis de son père, qui se méfie des partis politiques et conseille à son fils de ne voter, sur chaque question, que selon sa conscience, celui-ci adhère au Parti canadien. Il en devient le chef à la faveur des divisions qui le déchirent11 et, en 1815, est élu Président de l’Assemblée. Il reçoit désormais un revenu qui lui permet d’acquérir de son père, en 1818, la seigneurie de La Petite-Nation. La même année, il épouse, à 32 ans, Julie Bruneau, de dix ans sa cadette.

 

Au cours des deux décennies qui suivent, il affermit son autorité sur le parti et s’auréole, dans la population, d’un prestige qui le rendra légendaire pour des générations à venir. Il se rend à Londres combattre un projet d’union du Bas et du Haut Canada. Il durcit de plus en plus sa lutte contre le gouverneur et l’oligarchie dont celui-ci s’entoure. Dans les rangs du Parti canadien, qui devient le Parti patriote en 1826, certains revendiquent des réformes sociales en profondeur qui touchent le régime seigneurial, le statut du clergé, la coutume de Paris; d’autres brandissent la menace de la révolte armée; les modérés réclament la responsabilité ministérielle. En dépit de sa fougueuse fougueuse éloquence, Papineau demeure l’un de ces réformistes modérés. Éternel insatisfait, il rêve constamment d’une vie paisible au milieu de sa famille et de ses livres11. Avec le grade de capitaine, il participe à la guerre de 1812 à la tête d’un bataillon. Cet épisode n’est toutefois pour lui qu’une lassante corvée dont il sortira en obtenant le poste d’adjoint au juge-avocat de la milice12.

_______________

 

Notes et références :

1. Olivier Maurault, p.s.s. Souvenirs canadiens. Album de Jacques Viger. Montréal, Éditions des Dix, 1944, p. 5.
2. Guy Pinard. Montréal. Son histoire, son architecture. Tome 1. Montréal, La Presse, 1987, pp. 123- 128. Résolu à donner un exemple pour sauver les anciens édifices du Vieux-Montréal que l’on démolissait, le journaliste Eric McLean avait décidé d’acquérir la maison du Calvet. L’achat se révéla toutefois si compliqué qu’il se tourna vers la maison Papineau. Durant 15 ans (1961-1976), il travailla à lui restituer le cachet qu’elle présentait en 1831.
3. Des dix maternités de Rosalie, cinq enfants survécurent : Louis-Joseph, Marie-Rosalie, Denis- Benjamin, André-Augustin et Toussaint-Victor.
4. Robert Rumilly. Papineau et son temps. Montréal, Fides, 1977. Tome 1, p. 20.
5. Olivier Maurault, p.s.s. Le Collège de Montréal. 1767 – 1967. Édition revue et mise à jour par Antonio Dansereau, p.s.s., p. 195. Les sulpiciens acceptaient des gamins de dix ans au titre d’élèves du « cours préparatoire ». Jacques Viger fera également son entrée à ce collège à l’âge de dix ans.
6. Robert Rumilly. Op.cit., p. 26. Rumilly ajoute cette remarque. « On sait dresser les enfants, au Canada français, à la fin du dix-huitième siècle. »
7. Rumilly. Op. cit., p.30.
8. Joseph Papineau a acquis la seigneurie de la Petite-Nation du Séminaire de Québec, en 1801, en paiement de ses frais de notaire.
9. le 17 mars 1810, les presses et les caractères du journal Le Canadien seront saisis et ses rédacteurs emprisonnés. André Beaulieu et Jean Hamelin. La presse québécoise. Tome premier 1764-1869. Québec, Les Presses de l‘Université Laval, 1973, p. 16.
10. Joseph Papineau se retirera de la vie politique en 1812.
11. Fernand Ouellet. Papineau, Louis-Joseph, dans Dictionnaire biographique du Canada en ligne.
12. Ibidem

 

 

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