| 05 avr 2011 |
2. Les combatsLa vie publique de Bourassa se résume en un mot : combats. Seul sur la brèche ou à la tête d’un peloton, armé de sa puissante éloquence ou de sa plume incisive, à la défense des plus nobles causes ou à l’assaut de moulins à vent, dans des batailles d’arrière-garde comme dans la fougue des luttes électorales, contre des adversaires ou des idées, Henri Bourassa fut avant tout un combattant.La liste de ses combats est impressionnante. Dans un précédent article, nous avons rappelé l’opposition du jeune parlementaire de 31 ans à la participation du Canada au conflit de la Grande-Bretagne contre les Boers du Transvaal. Avec la même fougue, il s’est élevé contre le projet de son parti alors au pouvoir de créer une marine canadienne placée sous le commandement de l’Amirauté britannique. Il a lutté pour la reconnaissance des droits des Canadiens français de l’Ontario, ceux des provinces de l’Ouest et des Territoires du Nord-Ouest. Il s’est battu pour les colons contre les compagnies forestières. Il a dénoncé la corruption et la dilapidation des richesses naturelles au gouvernement du Québec. Il a pris la défense des Francoaméricains de la Nouvelle-Angleterre, il s’est opposé au droit de vote des femmes, il a couvert de sarcasmes les partisans de la séparation du Québec, il a soutenu des prises de position controversées sur la démocratie, le syndicalisme, etc.
De nos jours, ces combats sont diversement appréciés. Certaines des causes que Bourassa a soutenues ou pourfendues apparaissent contestables sinon carrément dépassées. Personne, toutefois, ne l’accusera de s’être comporté en opportuniste ou comme un tribun se gargarisant de phrases creuses. Il possédait une connaissance approfondie des questions qu’il investissait. Sa mémoire phénoménale, son intelligence supérieure et son esprit de synthèse lui permettaient d’assimiler d’énormes quantités de lectures. Il s’appuyait sur des principes qu’il estimait non négociables. Il sacrifiera, par exemple, la vénération qu’il portait à Wilfrid Laurier plutôt que de dévier de son nationalisme canadien. Son admiration pour les institutions politiques britanniques ne l’empêcha pas de détester profondément l’impérialisme de la Grande-Bretagne.
Catholique fervent d’obédience ultramontaine1, il ne discutera jamais l’autorité pontificale, mais demeurera lucide sur les attitudes de membres du clergé. Il leur portera respect et même obéissance dans la sphère spirituelle mais n’hésitera pas à les affronter sur les questions politiques ou autres. Ainsi, s’opposera- t-il fermement aux idées plus ou moins autonomistes de l’abbé Lionel Groulx2; ainsi, fustigera-t-il les curés trop près des représentants de la finance3.
Il a mené ses combats par la parole et par l’écrit. Orateur né et parfait bilingue, à peine sorti de l’adolescence, il savait tenir un auditoire en haleine comme jadis son illustre grand-père. De taille moyenne, ses cheveux noirs en brosse, sa grosse moustache et sa barbiche en pointe dénotaient une élégance raffinée alors que ses yeux perçants, intimidants même, révélaient un individu déterminé4. Sa voix claironnante, sa diction soignée et l’élégance de son geste en faisaient un orateur et un conférencier agréable à entendre5. Avant l’invention des techniques de la transmission de la voix, il pouvait captiver une foule de plusieurs milliers de personnes6, à l’extérieur ou dans une salle. Il avait le don d’émouvoir, de provoquer le rire et les larmes, de déclencher l’enthousiasme et l’indignation. Des générations d’étudiants du cours classique ont mémorisé le type achevé de l’improvisation oratoire que fut son discours à la basilique Notre-Dame de Montréal, au Congrès eucharistique de 1910. À brûle-pourpoint, il avait répliqué de façon cinglante à l’archevêque de Westminster, qui venait de déclarer que l’avenir du catholicisme, au Canada, était lié à la langue anglaise7.
Cet autodidacte génial fut tôt convaincu de la puissance de l’imprimé. En 1892, maire de Montebello, il avait acquis un journal régional pour diffuser ses idées. À la demande de Wilfrid Laurier il dirigea brièvement La Patrie, un journal d’obédience libérale. Il rêvait cependant d’un quotidien indépendant et catholique, un journal de combat dont il serait le seul maître. AVANT LE COMBAT : ainsi coiffa-t-il la UNE du premier numéro du Devoir. Sous cette manchette, il décrivait clairement son programme : « Comme les principes et les idées s'incarnent dans les hommes et se manifestent par les faits, nous prendrons les hommes et les faits corps à corps et nous les jugerons à la lumière de nos principes. LE DEVOIR appuiera les honnêtes gens et dénoncera les coquins8. » Il abandonnera la politique active pour se consacrer à plein temps au journalisme. À l’instar de son style oratoire, son écriture est limpide, sa phrase, nette et incisive. Il excelle dans la chronique, l’analyse et l’éditorial, où il puise dans sa riche culture des réflexions percutantes sur l’actualité politique, civile ou religieuse.
___________________________________________________ Notes et références : 1. Robert Rumilly. Henri Bourassa. La vie publique d’un grand Canadien. Montréal, Éditions Chanteclerc, 1953, p. 20.2. Réal Bélanger. Bourassa, Henri, dans Dictionnaire biographique du Canada en ligne.3. Léo Beaudoin. Fais ce que dois, dans Montréal en tête, vol. 17, No. 1, p. 2.4. Réal Bélanger. Loc. cit.5. Robert Rumilly. Op. cit., pp. 89, 103.6. Mario Cardinal. Pourquoi j’ai fondé Le Devoir. Henri Bourassa et son temps. Montréal, Libre expression, 2010, p. 203. Le marché Saint-Jacques, à Montréal, a été le théâtre de maints discours de Bourassa.7. Robert Rumilly. Op. cit., p. 375. Bourassa avait été invité à prononcer une allocution de circonstance. Après l’intervention du cardinal Francis Bourne, il monta à l’ambon, mit ostensiblement dans sa poche le texte qu’il avait préparé et improvisa sa magistrale réplique au prélat. Ce discours fut préservé par la présence d’esprit d’un journaliste qui le sténographia.8. Le Devoir, 10 janvier 1910.9. Mario Cardinal. Op. cit., p. 371.10. Ibid., p. 229.11. Ibid., p. 369.
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