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Qui se souvient d'Henri Bourassa (1868-1952) ?
Écrit par Léo Beaudoin   

10

fév

2011

Un boulevard, une station de métro, une circonscription électorale, une commission scolaire, des écoles, des édifices divers de même qu’un parc de la métropole entretiennent la mémoire de ce Montréalais.

Les lecteurs du journal Le Devoir, par ailleurs, n’ignorent pas qu’il fut le fondateur de leur quotidien centenaire. Puissant orateur, nationaliste canadien sans compromis, catholique intransigeant, personnalité complexe, Henri Bourassa a perpétué, dans la première moitié du XXe siècle, la renommée de son illustre grand-père, Louis-Joseph Papineau et fut considéré comme « une espèce de légende vivante1 ».

 

Première partie : Personnage de légende

Il est né dans le Vieux-Montréal, à l’angle nord-ouest des rues du Champ-de- Mars et Bonsecours2, dans un immeuble que louait son grand-père maternel. Cinquième enfant de Napoléon Bourassa et de Marie Azélie Papineau, Henri n’a pas connu sa mère, décédée alors qu’il n’avait que sept mois. Ézilda Papineau, la soeur célibataire de la défunte, prit la relève et les orphelins furent élevés auprès de leur grand-père, au manoir de Montebello en été et à Montréal en hiver3. Ézilda et Azélie tenaient de Julie Bruneau Papineau, leur mère, une piété religieuse poussée jusqu’aux scrupules. Tante Ézilda endossait de plus les convictions ultramontaines de l’évêque Ignace Bourget. Elle les inculqua à son neveu et lui transmit également son intense piété ainsi que sa tendance aux scrupules4.

 

D’une vive intelligence et d’une insatiable curiosité, le jeune Henri assouvit d’abord sa passion pour la lecture, dans la Bible et les romans de Walter Scott et Fenimore Cooper, auprès de sa tante Ézilda, puis dans la bibliothèque de son oncle, curé de Montebello5. Peu enclin à se soumettre aux régimes des institutions traditionnelles, il acquit sa formation académique principalement au fil de ses lectures et sous la direction de précepteurs.

 

En 1887, on lui confie l’administration des deux-tiers de la seigneurie de la Petite-Nation, soit les parties léguées à sa mère et à sa tante Ézilda6. La succession est « fort enchevêtrée7 ». Assumant ses responsabilités avec doigté et assurance, le jeune administrateur de 19 ans remet les affaires de la seigneurie en ordre. « De belle prestance, arborant une barbe bien garnie et une moustache en pointe à la mode du temps8 », il transige avec les barons du commerce du bois, visite chacun des colons établis sur la seigneurie, érige une ferme modèle, convainc l’évêque d’Ottawa de fonder une nouvelle paroisse, tout en poursuivant sa formation par la lecture et l’action politique.

 

La politique, il l’a dans le sang et ne peut se rattacher qu’au parti libéral de son illustre grand-père. Fort heureusement, Wilfrid Laurier lui permettra de concilier le libéralisme avec ses convictions ultramontaines, en se distançant des éléments radicaux du parti9. Entré dans l’arène politique en 1885 (il a 17 ans), au moment de l’affaire Riel10, il s’impose rapidement. Ses manières aristocratiques, sa connaissance des enjeux politiques et sociaux ainsi que son talent d’orateur lui font rapidement une enviable renommée. Il ne se contente pas de participer activement aux campagnes électorales : de 1890 à 1894, il est maire de Montebello; en 1896, il est élu à la mairie de Papineauville et, la même année, Wilfrid Laurier l’invite à solliciter l’investiture du comté de Labelle. Soucieux de son indépendance, il accepte, mais à la condition de ne recevoir aucune aide financière et de n’être pas soumis à la discipline du parti.

 

Cette indépendance est bientôt mise à l’épreuve. Malgré la confiance que lui manifeste Laurier et la réelle affection qu’il éprouve pour le premier ministre, le jeune député de 31 ans se dresse contre son chef, contre son parti et contre le Parlement dans son ensemble en s’opposant avec force à la participation du Canada à la guerre de la Grande-Bretagne contre les Boers, en Afrique du Sud (1899). Non seulement juge-t-il cette guerre injuste, la participation du Canada lui paraît, de plus, une incongruité constitutionnelle. Il estimait en effet que la participation du Canada aux guerres de l'Empire britannique devait être conditionnelle à la représentation du pays aux conseils de l’Empire, à la consultation du Parlement et de l'électorat canadiens ainsi qu’à une réelle menace de nos propres frontières11.

 

Jeune député à l’éloquence fougueuse et aux idées dérangeantes, conférencier recherché, Bourassa galvanise la jeunesse du Québec, dont un bon nombre se disent dégoûtés des « vieux partis ». Son nationalisme canadien fait école et donne naissance à une tapageuse Ligue dont il est, en quelque sorte, l’idole mais qu’il refuse de diriger. En 1907, il démissionne de son siège à Ottawa pour se lancer avec fracas dans l’arène provinciale au Québec. Trois ans plus tard, il renonce à la politique active et fonde Le Devoir pour défendre ses idées par le journalisme. La mort prématurée de son épouse, en 1917, le pousse à une semiretraite, pour prendre soin de ses huit enfants. Il reprendra, pour un temps, son siège de député du comté de Labelle, à Ottawa, abandonnera la direction du Devoir en 1932 et disparaîtra de la scène publique, auréolé du prestige de son éloquence, de son honnêteté, de son sens de l’honneur auprès de ses anciens partisans, de ses admirateurs et nombre de ses adversaires.

 

La Deuxième Guerre mondiale fait émerger de son long silence le vieillard demeuré inébranlablement fidèle à ses idéaux. Il s’oppose au cardinal Rodrigue Villeneuve, archevêque de Québec, primat de l’Église canadienne et promoteur de la participation du Canada au conflit. Bourassa cautionne de son prestige et de son éloquence le Bloc populaire, une formation politique opposée à la conscription pour le service militaire outre-mer, puis il retourne à sa paisible retraite. Il décède à sa résidence d’Outremont, le 31 août 1952, veille de son 85e anniversaire. (À suivre).

 

______________________

  1. Gérard Filion. Fais ce que peux. En guise de mémoires. Montréal, Boréal, 1989, p. 184. Deuxième successeur d’Henri Bourassa, Gérard Filion a dirigé Le Devoir de 1947 à 1963.
  2. Cet immeuble portait le numéro 92 de la rue du Champ-de-Mars; il a été démoli pour faire place au complexe immobilier Chaussegros-de-Léry. Après son retour d’exil, Papineau habita sa maison de la rue Bonsecours de 1848 à 1850. Il s’installait alors dans son manoir de Montebello. La maison de la rue Bonsecours fur louée comme résidence privée, puis comme hôtel. Guy Pinard. Montréal. Son histoire, son architecture. Montréal, Éditions La Presse, 1987, p. 125.
  3. Papineau avait plus tard décidé d’avoir sa propre maison à Montréal et en avait confié la construction à son gendre Napoléon, également architecte (il a aussi dessiné les plans de la chapelle Notre- Dame-de-Lourdes, rue Sainte-Catherine Est). Cette maison porte le No 1242 de la rue Saint-Denis; son portail est orné d’un buste de Papineau, oeuvre de Louis-Philippe Hébert, alors élève de Napoléon Bourassa. Les deux familles habitèrent cette résidence, en hiver (Léo Beaudoin, Montréal en tête, printemps 2003, p. 4).
  4. Gérard Filion rappelle qu’en 1942, il ramena Henri Bourassa chez lui, dans sa voiture, après une conférence à l’Auditorium du Plateau. Tout heureux de sa chance de pouvoir s’entretenir avec le héros, « Le dialogue (fut) plutôt mince, avoue-t-il, puisque tout au long du parcours il récitait le chapelet ». op. cit, p. 203.
  5. Ayant solennellement abjuré la foi catholique, Amédée Papineau, qui avait hérité du manoir seigneurial, était brouillé avec sa soeur Azilda. Celle-ci conduira les enfants Bourassa à Montebello pour les vacances d’été, mais dans une maison louée au village, ou au presbytère de l’oncle Auguste- Médard Bourassa, frère de Napoléon. Ultramontain, ce curé encourageait son neveu à lire notamment les écrits de Louis Veuillot.
  6. Louis-Joseph Papineau avait légué sa seigneurie à ses trois enfants survivants, la partageant en trois parts égales. Ézilda décédera en 1894, léguant une partie de son héritage à l’abbé Médard Bourassa, qui mourra à son tour en 1897, retiré à Longueuil.
  7. Robert Rumilly. Henri Bourassa. La vie publique d’un grand Canadien. Montréal, Éditions Chanteclerc, 1953, p. 14. Le régime seigneurial fut officiellement aboli en 1854. Les censitaires furent dès lors soumis à une rente annuelle symbolique qu’ils pouvaient racheter. En 1940, un syndicat formé par le gouvernement du Québec acheta aux seigneurs les rentes non rachetées, qui furent désormais payées aux municipalités, jusqu’à leur abolition totale, en 1968. Léo Beaudoin. Saint- Antoine-sur-Richelieu au temps des seigneurs. Dans Mille saisons. Saint-Antoine-sur-Richelieu. 1750-2000, p. 36, 37.
  8. Mario Cardinal. Pourquoi j’ai fondé Le Devoir. Henri Bourassa et son temps. Montréal, Libre expression, 2010, p. 17.
  9. Devenu chef du parti libéral fédéral, Wilfrid Laurier s’est efforcé de redorer l’image de ce parti auprès du clergé.
  10. La pendaison de Louis Riel (1844-1885), leader de la rébellion des Métis de l’Ouest canadien, suscita un vaste mouvement de protestation au Québec.
  11. Mario Cardinal. op. cit., p. 188.

 

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