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Qui se souvient de Charles Le Moyne ? (deuxième partie)
Écrit par Léo Beaudoin   

15

déc

2010

Marchand de fourrure et propriétaire foncier.

Si remarquable fût-il comme soldat et interprète, on ne rendrait pas justice à Charles Le Moyne si l’on réduisait son parcours à ses deux seules activités. Montréalais d’adoption et intégré à la petite colonie, il en a exploité à fond les opportunités, notamment dans le commerce de la fourrure et le développement territorial.

 

Plaque au 111, rue Saint-Paul Ouest
Plaque au 111, rue Saint-Paul Ouest

À l’origine, la colonisation des territoires d’outre-mer ne devait rien coûter à l’État français1. L’autorité royale concédait cette entreprise en monopole à des compagnies qui tiraient de la pêche et surtout de la traite des fourrures les déboursés de leurs activités ainsi que les profits à partager aux actionnaires. L’économie de la Nouvelle-France a donc reposé presque entièrement sur le commerce des fourrures. Tous les habitants ou peu s’en faut se livraient à la traite2. Les jésuites eux-mêmes finançaient en partie leurs missions avec les profits de ce commerce3. Essentiellement, les peaux étaient d’abord échangées avec les autochtones contre des objets d’utilité courante4, puis exportées et vendues en Europe selon les cours des marchés. Comme toute activité lucrative, la traite des fourrures reposait sur la recherche du profit. Elle aiguisait donc l’appât du gain, tant du côté de l’offre que de la demande et profitait mieux aux uns qu’à d’autres, selon leur sens des affaires, leur force de persuasion, la créativité de leur imagination…

 

Par sa position géographique, au carrefour des principales voies d’eau5, Montréal occupait un site stratégique. Les foires aux pelleteries, qui ramenaient périodiquement des centaines d’Indiens avec d’énormes quantités de peaux, mettaient le bourg en ébullition. Avec le temps, lescomptoirs de Montréal devinrent cependant moins achalandés. La féroce compétition des Anglais d’Albany, les guerres iroquoises, les coureurs des bois qui allaient traiter avec les Indiens dans leurs territoires, la construction de forts et de postes de traite autour des Grands Lacs où les trappeurs pouvaient plus facilement aller offrir leurs prises, autant de facteurs qui contribuèrent à ce déclin, sans toutefois faire perdre à Montréal sa place privilégiée.

 

Voici comment Soeur Marie Morin, de l’Hôtel-Dieu, décrivait de visu ces foires, une bonne douzaine d’années après la mort de Charles Le Moyne : « Ville-Marie est estimé des sages le poste le plus avantageux de la Nouvelle-France… pour 2 raisons. La première, à cause du commerce, ce lieu estant l’abor de toutes la nations sauvages qui y arrives de toutes pars pour aporter quantité de castors et autres peltrie qu’ils ont en leurs peys, que les marchands françois estimes beaucoup et font grand trafic dans l’ancienne France. Il y a une plasse grande et spacieuse dans la ville ou les marchans dressent des boutiques plusieurs fois l’année pour treiter avec les Sauvages qui sont quelques fois 4 et 5 cens a la fois, ce qui est si recreatif a voir que grand nombre de personnes viennes de 60 lieues loin pour voir ces sortes de foires6. »

 

Au service des jésuites durant quatre ans, Charles Le Moyne a pu observer à loisir leurs rapports commerciaux avec les autochtones et apprendre comment se faisait la traite des fourrures. Sa connaissance des langues amérindiennes le mettait à l’aise dans les tractations au cours desquelles les Indiens se montraient d’habiles sinon de redoutables négociateurs. Rusé Normand, il ne laisserait pas s’échapper les opportunités de tenter la fortune de ce côté. Allié à Jacques Le Ber, son beau-frère, un autre Normand originaire de Rouen7, Charles se tailla, comme l’affirme Louise Dechêne, « la part du lion8. » En 1669, les deux associés construisaient à Lachine, en bordure du fleuve, un poste de traite. Plus tard ils obtinrent, en concession, le monopole de la traite et du transport au fort Cataracoui ou Frontenac (aujourd’hui Kingston, Ont.)9. Ils furent également liés à Médart Chouart Des Groseilliers (1618-1696) par un contrat au terme duquel ce dernier s’engageait à partager la moitié de ses profits avec Charles Le Moyne10. Les deux beaux-frères possédaient aussi un entrepôt à Québec, où les peaux étaient chargées à bord de navires qui les transportaient en Europe.

 

Charles Le Moyne fut donc un commerçant de grande envergure. Les postes de traite et les entrepôts que Jacques Le Ber et lui ont établis, leurs magasins où s’entassaient les objets d’utilité courante pour le troc, le transport des fourrures et les aléas de la guerre avec les Iroquois exigeaient de l’audace, le talent de l’organisation, la gestion du personnel, un sens des affaires très poussé. L’inventaire de ses biens, établi par le notaire Basset après son décès, a révélé que les seuls biens meubles de Le Moyne faisaient de lui le plus riche Montréalais de son temps11.

 

En 1654, âgé de 28 ans et Montréaliste depuis huit ans, il avait épousé une jeune fille de 14 ans, Catherine Thierry. Pour l’occasion, Maisonneuve lui avait concédé un emplacement rue Saint- Paul12 et une terre de 90 arpents connue depuis sous le nom de Pointe-Saint-Charles. Trois ans plus tard, il s’était fait octroyer 5 000 arpents sur la rive sud de Montréal et à cet immense domaine s’ajoutèrent les concessions de l’île Sainte-Hélène et de l’île Ronde (Île-des-Soeurs), d’autres terres entre Varennes et Laprairie, ainsi qu’une seigneurie à Châteauguay. En 1684, un an avant sa mort, il avait acquis le fief de l’île Perrot.

 

Il déploya beaucoup d’énergie à développer ces fiefs et ces seigneuries. En 1668, il en était récompensé par des lettres de noblesse13 et en 1676, il était autorisé à se dénommer seigneur de Longueuil et de Châteauguay14. Catherine Thierry lui donna 14 enfants dont 12 garçons. Fait exceptionnel pour l’époque, un seul de cette fratrie mourut en bas âge. Presque tous ses fils s’illustrèrent au service de la Nouvelle-France. Le plus célèbre, Pierre Le Moyne d’Iberville, audacieux navigateur et fougueux guerrier, est reconnu comme le découvreur et le premier colonisateur de la Louisiane.

 

________________

 

Notes et références :

  1. Robert Rumilly. La Compagnie du Nord-Ouest. Montréal, Fides, 1980, tome 1, p. 8. En 1663, le roi Louis XIV décidera de prendre en main le développement de la Nouvelle-France et révoquera les privilèges concédés à la Compagnie des Cent Associés.
  2. Louise Dechêne (Habitants et marchands de Montréal au XVIIe siècle. Paris / Montréal, Plon, 1974, p. 172) affirme qu’il « n’est pas de colon qui n’ait en sa possession quelques couteaux, une poignée d’alènes prêts à être troqués à la première occasion. »
  3. Martin Fournier. Pierre-Esprit Radisson. Aventurier et commerçant. Sillery, Septentrion, 2001, p. 13.
  4. Les bouilloires, hachettes et couteaux étaient particulièrement convoités. Les peaux seront aussi échangées contre des armes à feu, de l’alcool, de la verroterie…
  5. Louise Dechêne. Op. cit., p. 127.
  6. Marie Morin. Histoire simple et véritable. Les annales de l’Hôtel-Dieu de Montréal. 1659-1725. Édition critique par Ghislaine Legendre. Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 1979, p. 21.
  7. Jacques Le Ber et Jeanne Le Moyne furent les parents de Jeanne Le Ber, la recluse de Ville-Marie.
  8. Op. cit., p. 172.
  9. Jean-Jacques Lefebvre. Le Moyne de Longueuil et de Châteauguay, Charles. Dans Dictionnaire biographique du Canada en ligne. La Maison Le Ber-Le Moine, à Lachine, aujourd’hui un musée, avait été acquise, à demi construite, de Cavelier de La Salle.
  10. Martin Fournier. Op. cit, p. 96, Ancien domestique des jésuites lui aussi. Des Groseilliers devint, en compagnie de son beau-frère Pierre-Esprit Radisson, un célèbre et prospère coureur des bois.
  11. Jean-Jacques Lefebvre. Loc. cit.
  12. Au numéro 111 de la rue Saint-Paul Ouest, une plaque est apposée sur le site où la famille Le Moyne vécut durant 30 ans.
  13. Peut-être à cette occasion son patronyme « Moine » fut-il troqué pour Le Moyne.
  14. Légué à son fils aîné, Charles, en 1684, la seigneurie de Longueuil sera plus tard élevée au rang.
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