| 01 oct 2010 |
1626 – 1685 Première partieLa plupart des Montréalais peuvent assez facilement identifier trois des quatre personnages coulés dans le bronze, accroupis sur les socles du monument à Paul Chomedey de Maisonneuve, sur la place d’Armes : le guerrier amérindien en position de guet, Jeanne Mance prodiguant des soins infirmiers à un gamin et Lambert Closse accompagné de sa célèbre chienne Pilote. Quant au quatrième, une faucille dans la main droite, une gerbe de blé dans la gauche et un fusil en bandoulière, il semble beaucoup moins familier à notre imagerie historique populaire. Pionnier de Ville-Marie, Charles Le Moyne a cependant connu une existence comparable à celle des héros des romans de cape et d’épée les plus captivants.Interprète et soldat en Nouvelle-France Charles Moine1 est né à Dieppe, en Normandie, de parents hôteliers. Il a donc vraisemblablement grandi à proximité du port, observé le va-et-vient des navires et rêvé de voyages aux récits des marins qui fréquentaient l’établissement familial. La présence à Québec d’un oncle maternel, le chirurgien Adrien Duchesne, décida de son destin. À 15 ans, il rejoint ce parent et s’engage par contrat comme domestique des jésuites2. De 1641 à 1645, il partage la vie rude et austère des missionnaires. Intelligent, débrouillard, fin Normand, il s’initie aux mœurs et aux coutumes des autochtones et se familiarise avec leurs dialectes. Au terme de son contrat, il est retenu comme interprète et soldat à Trois-Rivières puis, au printemps de 1646, le gouverneur Charles du Huault de Montmagny l’assigne à Ville-Marie.
Voici comment Dollier de Casson décrit l’arrivée de ce jeune homme de vingt ans dans le petit bourg : « Parlons un peu d’un appelé, M. Le Moyne, qui fut envoyé ici pour servir d’interprète auprès des Iroquois qu’on y voyait toujours sans bien les comprendre parce qu’on n’avait pas d’assez bons interprètes. Comme c’est la principale raison qui poussa M. de Montmagny à nous l’envoyer, nous verrons dans la suite de cette histoire combien sa venue nous fut avantageuse3 ». En effet, à peine arrivé, il se distingue non seulement par ses qualités d’interprète mais également par son courage et son adresse au combat contre les Iroquois, qui ne cessent de harceler la colonie. Constamment sur la brèche, redoutable tireur et étonnamment audacieux, il capture des ennemis et négocie des échanges de prisonniers. Parmi ses nombreux exploits, on retient volontiers celui au cours duquel, avec deux compagnons, il sauva Jeanne Mance et son Hôtel-Dieu, attaqués par une quarantaine d’Iroquois4. En une autre occasion, lors d’une furieuse attaque de quelque 160 Indiens, à court de munitions et sur le point d’être fait prisonnier, il s’en tire quand une femme du bourg, au péril de sa propre vie, lui apporte des armes5. En compagnie de Lambert Closse et de Pierre Picoté de Belestre, il se porta volontaire, au printemps de 1660, lorsque Dollard des Ormeaux organisa ce qui ne devait être que « d’aller faire une embuscade aux Iroquois. » Les trois volontaires échappèrent au massacre du Long-Sault par l’entêtement de Dollard à ne point retarder l’expédition après les semences. Depuis longtemps, ses ennemis préparaient le bois de son supplice, ainsi que l’affirme Dollier de Casson6. Fait prisonnier alors qu’il était à la chasse, à l’été de 1665, il évita la torture grâce à sa connaissance de la langue iroquoise et à son éloquence : « Ma mort sera bien vengée. Je t’ai souvent dit qu’il viendrait ici quantité de soldats français qui iraient chez toi, te brûler en tes villages. Ils arrivent maintenant7… » Il est ramené chez lui sain et sauf par Garakontié, le chef des Onontagués.
Ces exploits lui valurent d’abord le respect et la considération à Ville-Marie même. L’un des hommes de confiance de Maisonneuve, il fut nommé garde-magasin du fort et ses concitoyens l’élirent marguillier de la paroisse, un honneur insigne à l’époque. Ainsi qu’en témoignent les registres paroissiaux, sa fréquente présence aux cérémonies de baptême et de mariage était hautement appréciée. Sa renommée parvint aux oreilles des gouverneurs, sur les hauteurs du Cap-Diamant. M. de Mésy, en accord avec Mgr de Laval, le nomma « Procureur de Sa Majesté en la senes-chaussée de l’Isle de Montréal et lieux en dépendans. » Son successeur, M. de Courcelles, fit appel à ses services au cours de l’expédition de l’hiver de 1665 contre les Agniers. La même année, il commandait un détachement de 110 Montréalistes dans la brutale campagne de M. de Tracy en Iroquoisie8.
Les relations de Le Moyne avec le flamboyant comte de Frontenac seront tumultueuses. À l’arrivée de ce dernier en Nouvelle-France, en 1672, Charles Le Moyne, devenu puissant propriétaire terrien, ennobli et riche marchand, impressionne le pétulant et orgueilleux gouverneur par sa remarquable personnalité. La lutte que se livrent Français et Anglais pour le monopole de la traite des fourrures avec les autochtones incite Frontenac à ériger un fort à Cataracoui (aujourd’hui Kingston), sur le lac Ontario. À proximité des territoires anglais et hollandais, le fort Frontenac deviendra un important poste de traite, logera une garnison et sera utilisé par les explorateurs des territoires du nord-ouest et du sud-ouest comme base d’opérations. Au cours de l’été de 1673, grâce à ses connaissances des langues iroquoise, huronne et algonquienne, Le Moyne y établit les relations entre les Indiens et le gouverneur. Il devient l’un des protégés de ce dernier avant de tomber plus tard en disgrâce, probablement sur la question de la traite des fourrures, à laquelle ils se livraient l’un et l’autre.
À l’arrivée du gouverneur Le Febvre de La Barre, les jeux de la politique étant ce qu’ils furent toujours, les favoris de Frontenac connurent la disgrâce et ceux qui avaient encouru les foudres de l’ombrageux comte revinrent en grâce auprès de son successeur. À 56 ans, Le Moyne est invité par ce dernier, au cours de l’automne de 1682, à une importante assemblée des notables, pour renseigner le nouveau gouverneur sur la situation de la Nouvelle-France. Il se verra confier d’importantes missions diplomatiques auprès des Indiens et sauvera du désastre une malheureuse expédition de l’incapable La Barre, avant de décéder, au début de l’année 16859, au terme d’une vie dont nous ferons voir d’autres facettes dans la prochaine parution.
________________________
Commentaires (1)
![]() Ecrivez un commentaire
|
| CES ARTICLES POURRAIENT ÉGALEMENT VOUS INTÉRESSER... | |
Merci monsieur pour ce beau texte.
C.Payette