La première école de Ville-Marie
Écrit par Léo Beaudoin   

15

fév

2009

Les promeneurs pressés risquent fort de ne pas remarquer une plaque apposée sur un mur de la rue Saint-Dizier, à l'angle sud-ouest de la rue Saint-Paul1. Elle rappelle que près de cet endroit, en 1658, Marguerite Bourgeoys ouvrit la première école de Montréal dans une étable abandonnée.

marguerite_bourgeoysL'année 2008 marquait donc un 350e anniversaire que le 4e centenaire de la fondation de Québec a relégué dans l'ombre. Les amateurs de l'histoire apprécieront rappeler les circonstances de cet événement ainsi que la mémoire de l'institutrice qui mit sur pied cette première école.

En 1652, Maisonneuve est en France, travaillant à recruter des colons pour Ville-Marie. Le rêve missionnaire qui l'avait mené sur l'île de Montréal, dix ans plus tôt, est devenu un cauchemar2. À bout de souffle et découragés par les incessantes attaques des Iroquois, Jeanne Mance et lui, les deux fondateurs de Montréal, ont convenu d'abandonner l'entreprise si Maisonneuve ne réussissait pas à réunir, en France, un nombre suffisant d'engagés3. La recrue de la dernière chance4. Le projet missionnaire n'est pas abandonné, mais s'il doit se réaliser, ce sera autrement. En attendant de conclure la paix avec les nations iroquoises, il importe de consolider Ville-Marie par la croissance de sa population et la mise en place des structures d'une véritable cité. On a déjà un hôpital, il faut entre autres prévoir une école. Maisonneuve obtient de ses supérieurs à Paris, l'autorisation d'engager une institutrice qu'il recrutera par l'intermédiaire de sa soeur, religieuse à Troyes.

Soeur Louise de Sainte-Marie, née Louise de Chomedey, elle-même institutrice et cloîtrée, dirige un groupe de femmes qui vont enseigner dans les quartiers pauvres sous l'étiquette de « congréganistes de Notre-Dame ». C'est l'une d'elles, Marguerite Bourgeoys, que Soeur Louise recommande à son frère. Elle a 32 ans, elle est intelligente, d'un inlassable dévouement et douée d'un remarquable sens pratique. Elle s'est vu refuser l'admission au Carmel mais entretient un rêve de vie religieuse. Elle accepte de suivre Maisonneuve en Amérique.

La présence de cette femme énergique ne passe pas inaperçue parmi les engagés de la Grande Recrue, presque tous des hommes célibataires. Au début de la longue et dure traversée de l'Atlantique5, on se permit des allusions et des réflexions déplacées6. L'attitude de Marguerite, son dévouement surtout, au cours de l'épidémie qui toucha bon nombre de passagers et dont une dizaine mourut, retournèrent cet état d'esprit. Parvenus à Montréal, « ils étoient changés comme le linge qu'on met à la licive », écrira-t-elle plus tard. ville_marie-grande-crue_petiteÀ l'automne de 1653, Marguerite trouve à Ville-Marie une quinzaine d'enfants dont la plus âgée n'a que quatre ans. Il n'est donc pas question d'y ouvrir une école. En attendant son heure, elle se rend utile, auprès du gouverneur, Chomedey de Maisonneuve, dont elle entretient la lingerie; auprès du père Claude Pijart, jésuite et curé, qu'elle assiste en tant que sacristaine et, assistante sociale avant la lettre dans cette minuscule communauté, « elle s'associe aux angoisses et aux épreuves des jeunes familles qui se constituaient autour d'elles »7. Profitant d'une paix relative, elle se fait accompagner de quelques hommes pour relever la croix érigée par Maisonneuve en 1643 au flanc du Mont Royal et abattue par les Iroquois. Elle en fait un lieu de pèlerinage, mais quand reprennent les hostilités avec les Indiens, elle obtient l'autorisation d'ériger, non loin du fort, une chapelle dédiée à Notre-Dame où pourront se rendre prier les Montréalistes8. Quatre ans plus tard, Ville-Marie a résolument pris l'allure d'un village avec ses 600 âmes et des maisons construites à l'extérieur du fort. En août de cette année 1657, les premiers sulpiciens étaient arrivés à Ville-Marie et la paroisse était érigée avec la nomination d'un curé et l'élection de marguilliers. De nombreux engagés de la Grande Recrue, décidés de s'établir à Montréal, ont obtenu des terres et se sont mariés. La population s'accroît mais les hostilités avec les nations iroquoises ont repris de plus belle. Le 25 octobre, le menuisier Nicolas Godé, son gendre, Jean de Saint-Père et Jacques Noël ont été massacrés à la Pointe-Saint-Charles. Jeanne Mance souffre terriblement d'une fracture à son avant-bras droit et d'une dislocation de son poignet droit, subies lors d'une chute sur la glace au début de cette année. Mal soignée, elle dépérit et se sent incapable de poursuivre sa tâche à l'hôpital. Le supérieur des sulpiciens, l'intempestif Monsieur de Queylus, ordonne à Marguerite Bourgeoys d'interrompre la construction de sa chapelle, mais cette dernière tient à portée de main la réalisation du but qui l'avait conduite à Montréal, l'ouverture d'une école pour la douzaine d'enfants d'âge scolaire. À suivre.

  1. La plaque en question a heureusement échappé, jusqu'à présent, aux vols qui ont récemment dépouillé le Vieux-Montréal d'un bon nombre de ces plaques commémoratives. Plusieurs personnes interrogées avouent ne pouvoir situer la rue Saint-Dizier. Entre le boulevard Saint-Laurent et la rue Saint-Sulpice, elle s'étend de la rue de Brésoles à la rue de la Commune, mais de la rue Saint-Paul à cette dernière, elle se réduit à un passage piétonnier. On l'aurait tracée au cours de la dernière moitié du 18e siècle et ainsi nommée à la mémoire d'Étienne Nivard de Saint-Dizier, un notable de Montréal, propriétaire d'un terrain voisin.
  2. Le projet consistait à transformer les autochtones nomades en agriculteurs sédentaires initiés à la religion et aux manières de vivre des Français. Les quelques Hurons et Algonkins que Maisonneuve avait convaincus d'adopter ce nouveau genre de vie s'enfuirent rapidement devant l'incapacité du petit groupe de Français à les protéger contre la fureur des Iroquois.
  3. Il s'agissait bien d'un engagement pour 3 ou 5 ans, renouvelable, au terme duquel la Société Notre-Dame de Montréal rapatriait les engagés à ses frais. Leurs tâches à l'origine consistaient à aider les autochtones à se sédentariser, à les initier à divers métiers et à leur apprendre à cultiver la terre. Maisonneuve obtiendra de ses supérieurs l'autorisation de concéder des terres aux « engagés » souhaitant s'établir ici en permanence.
  4. Il avait été décidé de tout abandonner si Maisonneuve ne ramenait pas au moins 100 recrues. 147 hommes signèrent leur engagement devant notaire. En juin 1653, Maisonneuve faisait voile vers le Canada avec 102 hommes et 14 femmes (dont Marguerite Bourgeoys). Une dizaine périrent durant la traversée. Arrivée à Ville-Marie en novembre 1653, la Grande Recrue doublait la population du petit bourg et fut considérée comme la seconde fondation de Montréal.
  5. Cette traversée dura 3 mois et 2 jours.
  6. Patricia Simpson (Marguerite Bourgeoys et Montréal, 1640-1663. Traduction Simone Poissant, McGill-Queen's University Press, 1999, p. 115) prête à certains engagés « des farces lubriques ou licencieuses concernant le motif de son départ pour le Canada et ses relations avec Maisonneuve ».
  7. Patricia Simpson, op. cit., p. 121.
  8. Les travaux furent vraisemblablement entrepris en 1655, sur le lieu même de l'actuelle chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours. Le père Claude Pijart choisit ce vocable sous lequel Marie y serait honorée.

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