2e partie
L’inauguration de l’École normale Jacques-Cartier au château Ramesay, alors connu sous l’appellation d’Hôtel du gouvernement, eut lieu le 3 mars 1857. Le discours « remarqué1 » du jeune principal de l’institution, l’abbé Hospice-Anthelme Verreau, impressionna l’assistance. Aux 27 « élèves-maîtres » de la première promotion, il traça un vibrant tableau de la haute et exigeante mission qui les attendait en tant qu’éducateurs. L’École normale Jacques-Cartier sera plus tard qualifiée de Grand Séminaire laïc.
Sans tarder, le principal entreprit d’établir le programme de l’école, d’en surveiller la réalisation, de mettre sur pied une école modèle où les futurs instituteurs feraient leur apprentissage2 et de recruter le corps enseignant. Pour les cours de français, il embaucha un Français qui avait enseigné à Londres et assuma lui-même les autres matières du curriculum en attendant de réunir autour de lui des professeurs, réguliers et contractuels, en mesure d’assurer la renommée de l’institution. L’École normale Jacques-Cartier s’imposa comme l’un des centres culturels et scientifiques de la métropole. L’abbé Verreau lui-même, homme d’étude et d’une vaste culture, fut considéré comme l’un des intellectuels les plus érudits de son temps3 et un hôte accompli lors des réceptions qu’il organisait dans les appartements du château.
L’École normale Jacques-Cartier occupa ces lieux durant près de 22 ans. Le cours de « maître d’école » s’étendait sur deux années couronnées par l’attribution d’un diplôme autorisant son titulaire à enseigner dans les écoles publiques. Il est per- mis d’estimer qu’au moins un millier de maîtres furent formés à l’intérieur de ces murs. Entre temps, Montréal et l’ensemble du pays avaient subi de profondes transformations. En 1870, la métropole « est incontestablement le plus important centre de décision économique du Canada » et compte près de 110 000 habitants alors qu’elle n’en recensait que 57 000 vingt ans plus tôt4. L’avènement de la Confédération (1867) créa la Province de Québec, rapatriant dans la Capitale les fonctionnaires de l’Instruction publique, et le surintendant, Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, devint le premier premier ministre de la province. Propriété du gouvernement central, le château fut remis au gouvernement provincial.
En 1878, cédant aux exigences de la croissance, l’École normale Jacques- Cartier déménagea dans un immeuble tout neuf érigé au parc La Fontaine, où elle poursuivra son oeuvre jusqu’aux années 19605. Pour le vieil immeuble de la Compagnie des Indes, ce départ entraîna plusieurs années de bouleversements au cours desquelles il faillit disparaître. Occupé par la faculté de médecine récemment créée, flanqué à l’ouest d’une autre aile, parallèle à la place Jacques-Cartier, où logèrent La Presse, La Minerve, la faculté de Droit et la cour des magistrats, le château dominait un quadrilatère complété par d’autres bâtiments au nord de la rue Le Royer. Endommagé par un incendie, en 1895, il fut mis à l’encan et aurait sans doute été rasé par un spéculateur immobilier sans l’énergique intervention du juge Louis-François-George Baby, ardent défenseur du patrimoine et président de la Société d’Archéologie et de Numismatique. Forcée par le tribunal6, la ville de Montréal prit possession du château et en confia la garde à cette société d’archéologues et de numismates. Ce fut le début de sa vocation muséale. Huit ans plus tard, les ailes latérales étaient démolies et on lui adjoignait une tour, peutêtre pour justifier le nom de château7.
Le château n’était toutefois pas au bout de ses épreuves. En 1930, en pleine crise économique et bien que la Commission des monuments historiques du Québec venait à peine de le classer, il fut question de le démolir pour prolonger la rue Gosford jusqu’à la rue Saint-Paul. Voici en quels termes Robert Prévost relate cet épisode peu glorieux pour les édiles de l’époque : « Certains conseillers municipaux suggérèrent de démolir cette cabane en ruine et d’en transporter les casseroles, les guenilles et les ferrailles dans l’ancien hôtel Viger, si l’on tenait à les conserver! L’échevin et journaliste Léon Trépanier9 prit la tête des opposants, et c’est à lui que nous devons, dans une large mesure, la conservation de ce monument historique8 ». Il fut finalement décidé de creuser un tunnel sous la rue Notre-Dame, dans le cadre d’un programme de lutte contre le chômage.
Autre défenseur passionné du patrimoine et échevin à l’hôtel de ville de Montréal au début du XXe siècle, Victor Morin avait vainement mené un semblable combat pour préserver la chapelle Notre-Dame de- Pitié10. Située dans l’axe du prolongement du boulevard Saint-Laurent, entre les rues Notre-Dame et de la Commune, ce monument fut démoli « au nom du progrès ». Morin n’avait pas oublié quand, en 1949, il décrivait ainsi le château Ramesay : « une des rares maisons caractéristiques du régime français qui ont résisté jusqu’à ce jour aux outrages du temps et à l’indifférence, sinon à la malveillance des hommes, en notre bonne ville de Montréal11.»
___________________
* Membre de la Société historique de Montréal, Léo Beaudoin est le rédacteur en chef de Montréal en tête, la revue de la Société historique.
-
Armand Yon, ptre. L’abbé H.-A. Verreau, Montréal, Fides, 1946, p. 27.
-
Cette école modèle, fréquentée par les enfants du voisinage, logeait dans une aile de quatre étages, perpendiculaire au château, en bordure de l’actuelle rue Saint-Claude, où se trouvaient aussi les locaux de l’École normale et ceux des fonctionnaires de l’Instruction publique.
-
Il fut notamment président de la Société historique de Montréal, de 1859 jusqu’à sa mort, en 1901, membre fondateur de la Société Royale du Canada et Officier de l’Instruction publique de France. Le grand nombre de ses écrits historiques lui ont mérité une réputation d’historien respecté et d’être mandaté en Europe par le gouvernement canadien pour faire « l’inventaire des manuscrits qui se rapportent à notre histoire et indiquer ceux qui méritent d’être copiés. »
-
Paul-André Linteau. Histoire de Montréal depuis la Confédération, Montréal, Boréal, 1992, pp. 15 & 16.
-
Incendiée au cours de l’hiver de 1948, l’École normale Jacques-Cartier fut reconstruite à proximité de l’ancien édifice.
-
Guy Pinard. Montréal, son histoire, son architecture, tome 1, Montréal, La Presse, 1987, p. 72.
-
Ibid.
-
Journaliste, Léon Trépanier (1881-1967) fut conseiller municipal, auteur de nombreux ouvrages historiques et de causeries radiophoniques qui lui valurent la réputation de spécialiste de l’histoire du Québec, il a notamment publié Les rues du Vieux Montréal.
-
Robert Prévost. Montréal, la folle entreprise, Montréal, Stanké, 1991, p. 156.
-
L’histoire de la chapelle Notre-Dame-de-Pitié a été relatée dans la parution de février 2000 de ce journal.
-
Victor Morin. La Légende dorée de Montréal, Montréal, Les Éditions des Dix, 1949, p. 86.

|