Pendant que la capitale nationale fête en grandes pompes son quatrième centenaire, des Montréalais amateurs de l'histoire célèbrent aussi, mais beaucoup plus modestement, tout au long de cette année 2008, le 150e anniversaire de la fondation d'une institution bien enracinée dans leur ville.

Le 11 avril 1858, en effet, quatre bourgeois montréalais francophones, fidèles paroissiens de Notre-Dame, se réunissaient, probablement dans un local paroissial, pour mettre sur pied une association sous le nom de Société historique de Montréal, la première du genre au Canada. Le bulletin de cette Société, Montréal en tête, publie actuellement des textes sur les circonstances, les fondateurs et les débuts de cette fondation. Les résidants du Vieux-Montréal curieux de l'histoire de leur quartier retourneront sans doute avec intérêt dans le Montréal d'il y a 150 ans dont les destinées venaient d'être confiées ( le 27 février 1858 ) à un maire aussi original que flamboyant, Charles-Séraphin Rodier. Les mandats à la mairie étant alors d'une durée d'un an, il sera réélu à deux reprises et finalement défait par Jean-Louis Baudry, en 1862. Avant de faire revivre ce personnage, tentons d'esquisser un bref tableau de la ville dont il prend la charge et dans laquelle s'insère une Société historique promue à traverser les décennies à venir. Au début de 1858, Montréal est en pleine ébullition. Sa population vient de franchir les 60 000 âmes et atteindra les 100 000 au cours de la prochaine décennie. Il faut loger cet afflux de nouveaux citadins à la recherche d'emplois, immigrants irlandais ou issus de l'exode rural, leur tracer de nouvelles rues, leur fournir les services, notamment de l'eau potable. Depuis 1856, un nouveau système d'aqueduc dessert la ville et l'espace bâti couvre un territoire qui s'étend du fleuve à la rue Sherbrooke et de plus en plus loin vers l'est et l'ouest, où naîtront un peu plus tard de nouvelles municipalités : Hochelaga, Saint-Jean-Baptiste, Saint-Henri. La majorité de la population est anglophone et il faudra attendre presque dix ans avant un renversement de la situation, mais les intenses activités commerciales, industrielles, portuaires et ferroviaires qui s'y brassent font de Montréal la métropole incontestée de l'Amérique britannique du Nord. Un étrange pont « tubulaire » est en construction, sur le Saint-Laurent; long tunnel reposant sur des piliers, il est considéré comme une audacieuse merveille de l'ingénierie moderne et reliera, par le rail, Montréal aux États-Unis et au Canada de l'Ouest. Il sera dédié à la reine Victoria. En cette fin de décennie, il apparaît de plus en plus évident que le régime de l'Union des Deux-Canadas n'a pas atteint son but : l'assimilation du Bas-Canada ne se réalisera pas. La responsabilité ministérielle a été conquise et Londres relâche ses contrôles mais la belle entente de La Fontaine et Baldwin étant chose du passé, le gouvernement des deux provinces dans un même parlement est devenu de plus en plus difficile. L'idée d'une fédération des provinces en partenaires égaux fait lentement mais sûrement son chemin. George-Étienne Cartier, un ardent partisan de cette fédération, vient de prendre le contrôle du parti conservateur du Bas-Canada. C'est sur un tel arrière-plan que Charles-Séraphin Rodier, 60 ans, accède au poste de maire de Montréal. Il était né dans le quartier de la Petite-Bourgogne, d'un père forgeron qui lui paya chez les sulpiciens des études que le jeune homme délaissa assez rapidement pour lancer, à 19 ans, sur la rue Saint-Paul, un commerce qu'il fit rapidement prospérer par son sens aigu des affaires. Allant lui-même s'approvisionner en Angleterre, il traversa l'océan plus d'une trentaine de fois, selon Léo Trépanier. Dans le tourbillon de ses activités professionnelles il trouvait le loisir de faire partie de la milice, ce qui était très bien vu. Il parviendra au grade de lieutenant-colonel du 7e bataillon. Engagé de plus en politique municipale et échevin, de 1833 à 1836 il fut l'un de ceux qui élirent Jacques Viger à la mairie. En 1836, à 39 ans et marié depuis 1825, il se retire des affaires pour étudier le droit en vue de devenir avocat. Il a accumulé une imposante fortune mais, prévoyant les Troubles de 1837, il a jugé plus prudent de se retirer. Modéré, il ne cessait de répéter aux patriotes radicaux : « La poire n'est pas mûre ! » Cette modération lui vaudra d'être choisi comme l'un des juges de paix qui administrèrent Montréal, de 1837 à 1840 et il fut choisi au conseil de la ville nommé par le gouverneur, de 1840 à 1843. Il fut admis au Barreau du Bas-Canada en 1841, mais n'exerça sa profession que pour venir en aide à des amis ou à des personnes incapables de se payer des frais d'avocat. Se retirant de la politique municipale, il fut commissaire du Havre jusqu'en 1850; en cette qualité, il fut notamment chargé de consolider et de renflouer la dette. Il fut membre dirigeant de la prestigieuse Société Saint-Jean-Baptiste, alors une société de bienfaisance et accepta la charge de commissaire responsable des enfants trouvés et des indigents malades de la région de Montréal. En 1858, le maire Henry Starnes, décidait de ne pas solliciter un nouveau mandat. Charles-Séraphin Rodier décide alors de se mesurer à John James Day, l'un des échevins et l'emporte par 3 132 voix contre 2 329. Voici comment Robert Rumilly décrit le nouveau maire de Montréal, ce riche bourgeois de taille peu imposante qui vient de célébrer ses 60 ans : « Cet homme éclectique passe pour un esthète, aux goûts et aux manières raffinés. Toujours tiré à quatre épingles, rasé de près, les ongles polis, il est très courtois envers tous, multipliant saluts et courbettes, et galant avec les dames, auxquelles il tend la main avec une aisance souveraine pour aider leur descente de voiture ». Il nous reste à le voir dans l'exercice de sa fonction de premier magistrat. (À suivre)
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Ouvrages consultés : Léo Beaudoin, Biographie de Jacques Viger, en cours de rédaction. Dictionnaire biographique du Canada. Claude-V. Marsolais et al., Histoire des maires de Montréal. Robert Rumilly, Histoire de Montréal, tome 2. Léon Trépanier, causerie radiophonique à Radio-Canada (1848).

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