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Qui se souvient de Charles-Séraphin Rodier (1797-1876) ? 2e partie
Écrit par Léo Beaudoin   

15

jui

2008

palais-cristal2. Le flamboyant maire de Montréal

Dans un article précédent, on a pu faire la connaissance de ce Montréalais d'origine modeste. On se souviendra qu'à 39 ans1, ayant acquis une importante fortune dans l'exploitation d'un commerce de nouveautés2, rue Saint-Paul, Charles-S. Rodier se retira des affaires, devint avocat et mit ses remarquables talents d'administrateur au service de la chose publique3 et de causes philanthropiques. C'est ainsi qu'il fut commissaire responsable des enfants trouvés et des indigents de la région de Montréal et commissaire du port, chargé de renflouer une importante dette. Toujours tiré à quatre épingles et renommé pour sa courtoisie et ses belles manières, il résidait, à l'angle des rues Saint-Antoine et Guy, dans une luxueuse demeure qu'il baptisa pompeusement, selon l'édition 1866-67 de l'annuaire Lovell, Château du Prince de Galles. En 1843, au retour des jésuites au Canada, il leur céda une partie de cette maison jusqu'à la construction de leur couvent de la rue de Bleury, en 1851. Plus tard, impressionné par le dévouement des Soeurs Grises auprès des vieillards et des nécessiteux, il leur donna une partie de ses immeubles. Il fit aussi une dotation aux Soeurs du Bon Pasteur.


Engagé depuis de nombreuses années dans la politique municipale, il décide, en 1858, de briguer la mairie et l'emporte facilement sur son adversaire, John James Day4. Les mandats du maire étant d'un an, il sera réélu en 1859, 1860 et 1861. En 1858, les édiles et les services municipaux logent au Marché Bonsecours5. Le passage de Rodier à la mairie sera avant tout marqué par un assainissement des finances de la ville mais il ne manquait ni de vision, ni de grandeur. Il fut le créateur du premier système de transport en commun. Pour répondre aux difficultés des travailleurs des banlieues pour atteindre leurs milieux de travail, une première ligne fut mise en marche, en 1861. Elle s'étendait sur 10 kilomètres de part et d'autre de la place d'Armes et faisait rouler (glisser, en hiver) des tramways tirés par des chevaux. Il stimula l'extension du port de Montréal par la construction de nouveaux docks; il fit aussi raser la vieille prison qui tombait en ruine, sur le site de l'actuelle place Vauquelin et y fit ériger une fontaine. C'est également sous son mandat que fut créé à Montréal un département des incendies et que fut parachevé, à l'angle des rues Peel et Sainte-Catherine, un imposant Palais de Cristal, imitation d'un semblable palace londonien, qui devait être utilisé pour des expositions, des réceptions grandioses et des visites princières. Au nombre des personnalités qui visitèrent Montréal durant les mandats du maire Rodier, le prince Napoléon Bonaparte, le prince de Joinville, François d'Orléans, le prince Alfred de Saxe-Cobourg, un fils de la reine Victoria et Maurice, le fils de la célèbre George Sand furent reçus avec faste.

L'inauguration du pont Victoria, en août 1860, devait cependant permettre au maire Rodier d'atteindre le sommet de la gloire. Les travaux de cet étrange tunnel sur piliers enjambant le Saint- Laurent6, construction considérée comme une merveille de l'ingénierie et propriété de la compagnie du Grand-Tronc, avaient débuté en juillet 1854, requis les services de plus de 3 000 travailleurs et coûté 6 300 000 $, une somme faramineuse pour l'époque. Le premier train y passa avec succès le 17 décembre 1859 et son inauguration fut fixée au mois d'août suivant. La reine Victoria, à qui il était dédié, se fit représenter par son jeune fils de 19 ans, le prince de Galles, futur Édouard  VII. Le maire Rodier avait décidé que cette fête serait un événement sans précédent.

La ville fut transformée de fond en comble. Sur un vaste quadrilatère compris entre les rues Sherbrooke, Sainte- Catherine, Drummond et Peel, on érigea une salle de bal pouvant recevoir 10  000 personnes et éclairée par 2 000 becs de gaz7. Un programme chargé fut mis au point qui comportait, outre l'inauguration officielle du pont par le prince de Galles, celle du Palais de Cristal. Le maire se fit fabriquer une robe écarlate ornée d'hermine, un collier rutilant, une épée d'apparat et un tricorne exactement comme ceux du maire de Londres. Il porta cet accoutrement avec une telle fierté en compagnie du prince héritier que ses ennemis politiques le surnommèrent «  le paon8 ». Il y eut aussi un défilé avec une escorte des militaires britanniques en garnison à la ferme Logan (futur parc La Fontaine) et d'une centaine d'Iroquois parés de leurs costumes traditionnels, un concert dont l'une des solistes fut la jeune Emma Lajeunesse, future vedette mondiale de son temps et trois bals.

À cette époque, Montréal voyait arriver les crues printanières du Saint-Laurent avec appréhension. Celle de 1861 fut particulièrement désastreuse, inondant le quart de la ville. Rodier se rendit en embarcation distribuer des vivres aux victimes. Défait aux élections de 1862, il se retira de la politique jusqu'en 1867. Avec la venue de la Confédération, la création de la Province de Québec et le parti conservateur au pouvoir, il fut nommé Conseiller législatif où, jusqu'à sa mort, en 1876, il s'imposa par ses compétences sur les questions financières. En 1825, il avait épousé Marie-Louise Lacroix. Ils eurent cinq enfants dont trois moururent en bas âge. Lui survivaient son épouse, décédée en 1879 et deux filles.

 

_____________
  1. En 1836, soit à la veille des Troubles de 1837-38.
  2. Nouveautés (novelties). On désignait ainsi les commerces d'articles divers manufacturés, bijoux, etc.
  3. De tendance conservatrice, il s'est opposé aux  radicaux, lors de la rébellion de 1837.Voir l'article précédent, Le Vieux-Montréal, mai-juin 2008, p. 12.
  4. Depuis 1852, les maires étaient élus par la population. Auparavant, ils l'étaient par le conseil municipal.
  5. Guy Pinard. Montréal, son histoire, son architecture,  tome 2, p. 36.
  6. Cette situation durera jusqu'à la construction d'un hôtel de ville, rue Notre-Dame, en 1878. À l'origine, le pont Victoria était complètement fermé et ne comportait qu'une voie ferrée.
  7. Robert Prévost. Montréal, la folle entreprise,  p. 334. Cette salle fut ensuite démontée et vendue à la ville de Boston.
  8. Frederick H. Armstrong. RODIER, CHARLES-SÉRAPHIN, dans Dictionnaire biographique du Canada.
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